mardi 1 septembre 2015

Episode 7 : doutes...



7

Le mercredi matin, Olivia a clôturé tous ses dossiers. Depuis qu'elle est réveillée, la jeune femme est calée au fond de son fauteuil de lecture, près de la bibliothèque qui habille tout un pan de mur de son bureau. Dehors, il pleut à seaux. Paisiblement, elle observe les éclairs zébrer les épaisses couches de lourd coton noir, avec un plaisir sombre à chaque coup de tonnerre qui roule au-dessus de sa tête.
A ses pieds, ou plutôt sur ses pieds, Flaubert dort du sommeil du juste. Une heure plus tôt, Olivia a voulu le sortir. Mais après s'être faite tracter sur plusieurs mètres par un chien décidé à rentrer, elle a fini par déclarer forfait. L'animal a expédié ses besoins juste devant l'immeuble, au grand ravissement de sa nounou, avant de se précipiter dans le hall d'entrée. Drapé dans sa dignité outragée par la pluie menaçant la blancheur de son pelage, il l'a regardé ramasser en râlant.

Il n'est que dix heures et Olivia sirote un thé encore trop chaud. La journée entière lui appartient mais, dépitée, elle réalise qu'elle ne sait pas quoi en faire. Sortir en ville ? Voir du monde, partout, faisant la queue pour tout et rien ? Et que ferait-elle de Flaubert ? S'il pleut, inutile d'envisager la moindre sortie avec un chien qui fuit la moindre goutte d'eau. Du shopping ? Bah ! Acheter des fringues pour ne pas les utiliser ? Non. Dessiner ? Elle est en vacances dès cet instant. Hors de question de toucher un crayon, du moins pour aujourd'hui. L'envie de crayonner la taraudera bien assez tôt.
Elle soupire et boit une gorgée. Légère grimace. Encore trop chaud. Le tonnerre gronde. Elle sourit. Un coup d’œil à sa bibliothèque. 
Aujourd'hui, ce sera lecture. Et peut-être une remise à jour de quelques séries. Mais pas d'ordinateur. Pas de Facebook, pas d'Instagram. En fait, pas de téléphone. Rien que de la lecture en profitant de ce que la température a enfin perdu quelques degrés.

*******
Vers 12h30, l'estomac d'Olivia la rappelle à l'ordre. Quelques biscuits à 8h ne contentent pas éternellement. Délaissant sa bande dessinée sur une tablette à côté de son fauteuil, la jeune femme se lève, enjambe Flaubert et part dans la cuisine. Dehors, la pluie tombe, fine et imperturbable.
Tandis qu'elle étudie son frigo avec hésitation, le samoyède vient s'installer sur le carrelage, le long de la porte fenêtre ouvrant sur le balcon. Elle le regarde un instant, pensive, avant d'attraper un plat préparé et de le poser dans le micro-ondes. L'appartement est calme, silencieux. Elle s'assied sur un tabouret, appuyée contre le mur de droite, entre le bar et le gros réfrigérateur gris, la tête en arrière. Les yeux fermés, elle inspire profondément.
Cette sensation de flou la nargue depuis quelques jours. La nuit, ses rêves sont peuplés d'images étranges, fugaces et colorées. D'un parfum de déjà-vu. Au matin, la jeune femme flotte entre réalité et songe, confondant presque la frontière entre les deux mondes. Et bien des heures après avoir quitté son lit, des images s'impriment encore sur ses paupières closes, avec toujours cette impression familière, mais tellement indéfinissable.
Une lumière douce, du vert...
Olivia soupire longuement. Parvient à éloigner un subtil agacement. Depuis son incursion dans les bois, elle se sent vaseuse, bercée de rêveries absurdes. De vagues paysages viennent effleurer sa conscience sans s'approcher assez pour qu'elle puisse les identifier.
Mais mettre des mots sur ce qu'elle peut ressentir n'a jamais été dans ses compétences.
- Hum... Ermite un jour, ermite toujours ! murmure la jeune femme, avant de sauter sur ses jambes. La sonnerie du micro-ondes a scellé la fin de sa réflexion. A table !
Aussitôt, Flaubert se redresse, les oreilles parfaitement droites sur son crâne, l’œil pétillant.
- Non, pas pour toi. Tu as déjà avalé ta portion de croquettes, mon vieux.
Elle quitte la cuisine et va s'installer dans la salle à manger. Une fois la télé allumée, et son film commencé, elle entame sa barquette de hachis parmentier. Le chien, lui, est à l'autre bout de la pièce, couché, la tête aplatie au sol, les oreilles vers l'avant. Il la fixe et du fond de sa gorge, on devine à peine le couinement qu'il pousse.
Elle monte le son.
Flaubert piaille plus fort.
Elle rappuie sur la télécommande. La musique du film crève presque l'écran.
Flaubert pleure. Olivia le toise avec énervement. Il relève la tête et hurle à la mort.
- OK ! OK ! Ça va !
D'un geste sec, elle appuie sur "MUTE", jette la télécommande, bondit, marche jusqu'à la cuisine, farfouille et revient. Le tout sous le regard attentif du gros chien, maintenant assis bien droit.
Elle lui tend un bâton de poulet séché. Avant qu'il ne le saisisse, elle le brandit comme une menace :
- Je te préviens, on va pas être copains toi et moi. Je ne suis pas fan du chantage. Si tu me refais le coup de la sérénade, je te laisse dans une voiture en plein soleil !
Il ne bronche pas, ne quitte pas le poulet des yeux. Elle souffle, et lui jette le bâtonnet, qu'il rattrape au vol. Aux bruits avides de mâchonnement, la jeune femme fronce le nez :
- Tu pourrais manger proprement !
Sans plus attendre, elle retourne à son canapé, et relance le film.
Au bout de quelques minutes, Flaubert rampe jusqu'à elle. Absorbée par la télévision, Olivia remarque à peine l'énorme boule de poils qui se rapproche. Si au début, il se couche à ses pieds, il finit par s'asseoir et la toiser. Sans réaction de sa "nounou", le chien grimpe soudain.
- Hé ! s'écrie la jeune femme surprise.
En une seconde, il se roule en boule, lové contre elle, la tête posée sur sa cuisse. Dans ses yeux bleu nuit, on lit une telle supplique, un doublé d'une telle mignonnerie, qu'elle ne se sent pas le courage de le chasser. Du plat de la main, elle lui caresse le sommet du crâne et aussitôt, il s'endort.
A sa gauche, le gros samoyède s'étale bientôt sur toute la partie du canapé, tandis que le chat, Auguste, dort sur le gros pouf gris à sa droite.
- On a l'air malins, tous les trois, là, soupire-t-elle avant de se replonger dans son film.

*******

Le vent est frais quand il glisse sur sa peau, quand il agite les mèches de ses longs cheveux. La lumière douce et jaune a quelque chose de réconfortant. L'odeur de l'herbe coupée lui chatouille les narines comme un fin fumet. C'est un parfum qu'elle affectionne. Les grandes fleurs bleues pointent leur tête vers le soleil, caché par l'épaisse chape de verdure au-dessus d'elle. Un papillon virevolte tout près de sa main droite. Quand elle la porte à son visage, une sensation désagréable de déjà-vu l'assaille.
Soudain, le décor autour d'elle se met à pulser. Les arbres s'agitent, le sol vibre. Et dans sa poitrine, son cœur s'alourdit. Le poids de la peur la cloue sur place. Tout tremble, s'écroule et son corps ne répond plus, alourdi par l'angoisse. Sa gorge voudrait expulser son hurlement, mais elle est paralysée.
- Hé ! Vous !
La voix, grave, furieuse, lui vrille le cerveau. Comme une décharge d'électricité, elle ranime ses muscles et Olivia sursaute.
- Ah ! crie-t-elle.
Ses deux bras battent l'air, tandis que les yeux écarquillés, elle se réveille sur son canapé. Flaubert est toujours couché contre elle, et Auguste a gagné du terrain puisqu'il est allongé de toute sa masse sur son ventre. Remué par le cauchemar de sa maîtresse, il lui adresse un coup d’œil fâché avant de sauter sur le carrelage et de s'étirer, pour regagner son panier.
Olivia, encore un peu désorientée, observe avidement la pièce autour d'elle. Pour se convaincre qu'aucun arbre tricentenaire ne menace de s'effondrer sur elle, même si toutes ces images semblaient terriblement réelles. Pour quelques minutes encore, le rêve se mélange à la réalité, accentuant cette sensation de flottement qu'elle éprouve déjà de manière si désagréable. Et cette voix, qui résonne dans son esprit... "Hé ! Vous !"... Elle finira bien par disparaître, mais dans l'instant, elle paraît si familière, et si lointaine....
Les idées embrouillées, la jeune femme éteint la télévision. Visiblement, la seule qualité du film était d'être soporifique. Un peu d'eau sur le visage lui fera le plus grand bien.
Dans la salle de bain, les mains posées de chaque côté du lavabo, elle rappelle à elle les images de son rêve. Mais comme d'habitude ces derniers temps, tout est flou. A chaque minute qui passe, sa mémoire oublie un peu plus.
- Bah, ce n'est qu'un rêve après tout.
Au moment où elle s'asperge d'eau froide, son téléphone sonne dans le bureau. La tentation de faire la sourde oreille est rapidement chassée par le besoin de discuter avec quelqu'un, par simple besoin de s'ancrer de nouveau dans la réalité. Mains toujours humides, Olivia coure dans le bureau et attrape son téléphone sur l'étagère.
- Allo ? ... Salut, Max !

*******

Maxime est un ami d'Olivia. Ils se sont rencontrés plus dix ans auparavant, grâce à leur passion commune pour le cinéma. Toujours ensemble, puis séparés par l'exil d'Olivia dans une grande ville, loin de sa région natale, loin de ses amis, tout ça pour un couple qui, comme beaucoup, a mal fini. Mais Maxime, lui, est resté fidèle au poste.
En bon copain pragmatique, toujours prompt à la moquerie, il a joué les piliers dans les mauvais moments. Et comme chaque été, il se transforme en harceleur professionnel dès qu'il est en vacances.
- Tu as fini tous tes devoirs ? s'enquit-il, d'une voix innocente.
-Oui, Maxime, j'ai fait tous mes devoirs.
- Donc tu as du temps libre maintenant ?
- Ça se pourrait.
- On pourrait même appeler ça des vacances ?
Il sourit au téléphone. Olivia lève les yeux au ciel, un peu bougon.
- On peut dire ça.
Une pause, puis :
- Ramène tes fesses dans un bikini, ma poule ! On va profiter du soleil !
- Je sais pas... ça ne me dit pas trop, là.
- Come on ! Olivia ! Tu te plains tout le temps que tu ne vois pas la mer !
- Oui... non... Eh ! D'abord, je ne me plains pas tout le temps. Ensuite, oui, je veux voir la mer, mais...
- Mais tu veux pas voir TA mère, c'est ça ?
Olivia soupire bruyamment.
- Ce n'est pas que je ne veux pas la voir... Elle me pompe l'air en ce moment avec son gîte.
- Va donc lui donner le coup de main qu'elle demande et on en parle plus !
La jeune femme pose un instant le téléphone, se frotte le visage d'énervement, et reprend.
- Max, je te l'ai déjà dit. Je n'ai pas envie de parler de ça. Ma mère joue les victimes sans arrêt. Un coup, je suis la vilaine fille qui néglige sa famille. Un coup, je suis celle qui veut toujours avoir raison. Venir l'aider à préparer la maison pour des locataires, c'est juste le dernier stratagème qu'elle a trouvé pour me prendre la tête et me faire passer pour la méchante... Elle me fatigue.
- Tu es vraiment une tête de bois.
- C'est comme ça qu'on m'aime.
- On ne peut pas dire qu'il y ait foule au portillon !
- Hum... merci !
- Alleeeeez Olivia ! il fait beau, il fait chaud, il n'y a pas un nuage à l'horizon, les cigales chantent plus fort que jamais et le top du top, c'est qu'il n'y a pas un brin de vent !... Le temps parfait pour profiter !
L'hésitation s'est emparé de la jeune femme. Évidemment, elle meure d'envie de voir le Sud. Son Sud. Des températures qui flirtent avec celles d'un sauna, des cigales hyperactives, les reflets turquoises des criques, les petits marchés nocturnes, l'odeur brûlante de la forêt... Mais c'est aussi le retour aux racines. Le retour au bercail, qui ne se font jamais sans heurts. Elle en ressort toujours avec des contrariétés démesurées dont elle préfère se passer. Maxime sait tout ça, mais ne le comprend pas. Insistant, il déballe avec un enthousiasme enjôleur toutes les possibilités d'une escapade dans le Sud.
- Tu vas finir VRP pour l'Office du Tourisme si tu continues, s'exclame la trentenaire.
- Tu sais qu'ils ont ouvert un nouveau pub sur le bord de mer ?
- Ah bon ?
Comme un poisson, elle est ferrée.
- Oui. Tout neuf, avec un super look hyper industriel. Et devine quoi !... Ils ont plus de cinquante sortes de bières à la carte. On va toutes les goûter ! Dès que tu arrives, on se fait une journée plage, et on finit en beauté avec un apéro au pub les pieds dans l'eau... Ah ! J'en salive d'avance ! Tu te...
- Oui ! OK ! Ça va ! J'ai compris ! Tu m'as eu !
- C'est vrai ?
- Oui, tu as gagné !
A l'autre bout du fil, Maxime applaudit.
- Cool ! Ramène ta fraise à la maison ! Tu pars demain ?
- Le temps de préparer mes affaires...
- Ton BIKINI !
- ... et mon bikini... et je me mets en route. Je devrais être chez toi vers 15h.
La joie manifeste de son ami fait sourire la jeune femme, tant elle est communicative. Au moment de raccrocher, elle-même se sent le cœur plus léger.
- Oh ! Olivia !
- Oui ?
- N'oublie pas de prévenir ta mère !
Et n'attendant pas de réponse, il coupe la communication. Quelques secondes, Olivia reste debout dans son bureau, téléphone à la main. Et une petite boule d'angoisse et de vieille colère s'insinue au fond de sa gorge.


La suite au prochain épisode !
Comme d'habitude, n'hésitez pas à liker/partager/commenter. Les critiques (constructives) sont toujours bonnes à prendre alors si ça vous a plu, si vous avez des questions/suggestions, laissez donc vos commentaires.

2 commentaires:

  1. allez! j'attends la suite! c'est super, ton histoire!

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    1. Bonjour ! Un grand merci à toi ! Ca fait plaisir de recevoir de chouettes messages comme ça ! Bon week-end !

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