jeudi 20 août 2015

Episode 6 : étrange sensation...



6

Deux jours pus tard, Olivia est assise sur le bord de son canapé, le regard dans le vague. Machinalement, elle fredonne le générique du dessin animé "Iron Man", qui passe à la télé. Ce qui, songe-t-elle, n'est pas à faire devant d'autres adultes. A trente deux ans, quand on a pas d'enfants, on ne connaît pas les génériques de dessins animés. Elle hausse un sourcil ironique - ben voyons ! D'un geste mécanique, elle touille son thé, dans lequel le sachet infuse depuis trop longtemps. En portant la tasse à ses lèvres, elle pousse un cri de surprise.
- Ah ! merde !
Flaubert, étalé de toute sa masse blanche sur le carrelage de la même nuance, relève la tête.
- Ben quoi, s'exclame-t-elle, une main devant sa bouche. Tu ne t'es jamais brûlé la langue ?
Le chien la fixe, stoïque.
- Non, bien sûr ! Toi, tu manges des croquettes.
La tasse bascule et se renverse à demi sur la table basse quand elle la pose avec brusquerie. Elle retire son pied juste à temps pour éviter une seconde brûlure.
- Merde, merde et merde ! C'est pas possible d'être truffe comme ça !
De mauvaise humeur depuis qu'elle a émergé d'un énième sommeil agité, la jeune femme bondit de son fauteuil pour chercher une éponge dans la cuisine. Dans la foulée, elle vide le reste de thé dans l'évier, en guise de représailles contre le liquide trop chaud. Sa vengeance assouvie, elle reste un instant les deux mains appuyées sur le rebord en inox, les yeux tournés vers l'extérieur.
La canicule, trop bien installée, sévit encore et s'il n'est pas encore 9h, la température de l'appartement culmine déjà à 26°. Le ciel est couvert, noir par endroits, l'atmosphère lourde. Il va pleuvoir et tant mieux. Après un bon orage, on peut espérer un peu de fraîcheur. Et l'orage, Olivia adore ça. Souvent, elle s'installe dans son bureau, carrée dans son confortable fauteuil de lecture, et reste là, fenêtre ouverte, à écouter les détonations rouler et vibrer sur les toits.
Elle sourit en pensant à cette image d'elle lovée dans son fauteuil, éclairée seulement par les éclats de la foudre. Et se dirige nonchalamment vers sa pièce de prédilection. Toujours en pyjama. C'est l'un des inestimables avantages du travail de freelance : pas de tenue correcte exigée. Elle pourrait bien travailler en costume de Casimir, selon son bon vouloir, personne ne le saurait.
- Faut bien s'amuser un peu, soupire-t-elle à part elle, avant de se taire en secouant la tête. Il faudrait vraiment qu'elle perde cette habitude de parler toute seule.

Sa TODO List en main, assise sur sa chaise à roulettes, Olivia calcule à voix haute le temps de travail qui lui reste avant de clôturer ses dossiers en cours. Comme prévu, plus que deux jours. Elle a déjà prévenu ses  clients. Elle ferme boutique dans deux jours. Et sa boîte mail est vide comme une bouteille de bière un soir de Saint Patrick. Flaubert fait son entrée dans la pièce, et se laisse tomber sur le carreau. Elle se frotte les mains.
- Mon petit pote, on dirait que ça sent les vacances, chantonne-t-elle.
Le chien lui jette un œil torve et pousse un long soupir avant de s'endormir. Elle mime un "OK" vexé.
- Cache ta joie...
La sienne est évidente : avec l'été, les clients se raréfient, l'activité ralentit fortement. Olivia a décidé de profiter de ce répit, pour une fois, et d'utiliser son temps libre. Pourquoi pas pour partir en vacances. Voilà une idée qui la titille depuis un moment, et il serait plus qu'agréable de la mettre à exécution. En regardant à nouveau le chien couché près d'elle, le sourire qui commence à poindre s'affaisse de lui-même.
- Ah... oui...
Flaubert. Gentil chien au demeurant, mais un frein au choix de ses vacances. Au-delà de l'agacement qui lui picote l'estomac, contre Gabrielle et sa façon de lui refourguer le bébé, c'est après elle-même qu'elle est en colère. Comme à son habitude, elle n'a pas su dire non. Et pendant que tout le monde part en vacances, qui en Guadeloupe, qui en Corse, qui aux États-Unis, Olivia, elle, se retrouve coincée entre quatre murs, avec un chien sur les bras. Même pas le sien, qui plus est.
Les yeux au ciel, elle inspire profondément, chassant la tension qui s'insinue au creux de sa nuque. Il fallait dire non. Il fallait savoir dire non.
- Pfffft ! Tu parles.
Le problème n'est pas là et elle le sait. Non, ce n'est qu'un mot parmi tant d'autres, qu'elle devrait apprendre à utiliser. Merde, en serait un autre. Merde, pour ceux qui ne la considèrent pas comme une adulte. Merde pour ceux qui lui suggèrent de se trouver un "vrai" boulot. Merde, à ses amis qui "ne jugent pas, mais ne comprennent pas comment elle peut gagner sa vie en restant à la maison". Merde à ceux qui "trouvent ça mignon de faire des petits dessins toute la journée".
Et merde à celles qui refilent leur chien pour les vacances sans demander si ça dérange !
Merde, merde et merde.
Elle expire lentement, les paupières serrées à en voir des petites étoiles. Quand elle rouvre les yeux, la trentenaire se force à sourire. Deux jours et elle sera en vacances, d'une façon ou d'une autre, avec ou sans chien.
- Allez, un peu de musique.
Rien de mieux pour rebondir. Son ordinateur ronronne déjà, et l'écran s'allume dès qu'elle effleure la souris. Google Maps l'accueille.
L'image de hauts cyprès et de saules centenaires glissent sur ses rétines. La fugace impression de floue la caresse avant de s'étioler. Ne reste que la perplexité d'avoir traversé une propriété privée non indiquée,au sein d'un parc public. La curiosité l'a emporté, et la veille au soir, Olivia a joué les détectives pour retrouver le terrain via Google Maps et Google Earth. En vain.
Mauvaise enquêtrice, la jeune femme a fini par en déduire que point de propriété privée n'a jailli par surprise. Elle a simplement rencontré une bizarrerie botanique.
La raison prend le pas sur le doute et le mystère, elle hausse les épaules avant de fermer la fenêtre web. Elle lance Spotify; un peu de rock relancera sa matinée. AC/DC la sortira sûrement de sa torpeur. Ce qui ne sera pas chose aisée : ses deux dernières nuits, habitées de rêves alambiqués et mouvementés, l'ont épuisée. Ce matin encore, elle se lève avec les idées dans le brouillard, et un sentiment lourd de mélancolie. Sentiment familier mais particulièrement fort ces derniers jours...

*******

L'après-midi, Olivia décide de braver la chaleur pour prendre un peu l'air avec Flaubert. A quelques minutes de marche de son immeuble, un parc accueille une foule hétéroclite d'enfants surexcités et de couples affalés dans les pelouses. L'endroit est pris d'assaut. Il y a un brin d'absurde chez ces gens qui bronzent en maillot de bain sur de la pelouse. Mais c'est là l'humble avis d'une sudiste pour qui maillot égal plage. 
Du regard, elle cherche parmi les passants. Son amie Anita doit la rejoindre. Maîtresse d'un énorme golden retriever, plus gras que poilu, elle l'a invitée à passer un moment ensemble. La jeune femme, une toute petite rousse au cheveux hirsute, l'attend juste à côté de la grille du parc. Le chien, Mardi, attend allongé sur la terre battue, la langue pendante. 
- Salut ! lance Olivia en arrivant à sa hauteur. 
Flaubert, égal à lui-même, renifle machinalement chien et maîtresse avant de tourner la tête, désintéressé.
- Dis donc ! Il est beau ce chien ! s'exclame Anita, en caressant le sommet du crâne du samoyède. Il ne daigne pas lui adresser un regard. Ah ! Tu le dis si je te dérange !
- Non, mais ne le prends pas pour toi. Monsieur se la joue Noble Seigneur. Il ne se mélange pas avec le petit peuple.
Les deux femmes ricanent.
- C'est bien le chien de sa maîtresse, non ?
Olivia mime un "Oh !" choqué face à la remarque.
- Non, tu exagères ! s'écrie-t-elle en riant.Tu insinues que Gabrielle serait hautaine ? Meuh pas du tout ! 
- Oh, allez, dis-le qu'elle est cul-serré, ta copine !
La grande brune hausse les épaules, feignant l'ignorance.
- Ouais, c'est bien ce qui me semblait ! affirme la petite rousse en riant à gorge déployée. Bon, on va s'assoir ? J'ai marché vingt minutes pour venir jusqu'ici, et j'ai l'impression d'avoir couru un marathon ! C'est horrible, cette chaleur !
Olivia et Flaubert la suivent jusqu'à un banc un peu en retrait, à l'ombre d'un grand marronnier, loin des enfants hurlant et courant en tout sens.
- C'est fou cette résistance qu'ils ont, ces moutards ! remarque Olivia, en se laissant tomber sur le banc, imitée par Anita. Mardi s'installe au pied de sa maîtresse, les pattes écartées sur les gravillons, comme une grenouille. Quant à Flaubert, visiblement soucieux de son blanc pelage, s'éloigne pour se coucher délicatement sur le minuscule carré de pelouse entre ombre et soleil. 
- Ils cavalent comme des cabris par 40° alors que nous, on meure !
- C'est l’apanage des vieux, remarque la rousse. On devient fragiles.
- Des vieux ? Ah ! Tais-toi, va ! Tant que je n'aurai pas la ride du lion, je me considèrerai comme une jeunette.
- Alors, surtout ne fais pas de gosses !
- Pas de risques, t'inquiète.
Anita jette un oeil à son amie avant de lancer d'une voix taquine :
- C'est sûr. Pour ça, il faudrait encore que tu aies un jules !
Elle fait mouche. La grande brune hausse un sourcil outré.
- Ho hé ! C'et bon, maman ! Je suis très bien toute seule, et je n'ai pas besoin d'un jules !
- Même pas pour l'hygiène ?
- L'hyg... mais tu es dégueulasse !
L'autre s'esclaffe bruyamment.
- Oh ça va, Oli ! Fais pas ta mijaurée !
 - Je ne fais pas ma mijaurée. Du tout. C'est juste que ce n'est pas le sujet.
- Avoue au moins que ça doit te manquer un peu. Les câlins... les nuits agitées...
- Merde à la fin ! s'indigne Olivia, avant de rire en coeur avec sa copine. Tu m'embêtes. Et encore, je suis polie.
- Je t'embête parce que je mets le doigt là où ça fait mal...
Le claquement de langue agacé d'Olivia la fait taire. Ce qui ne l'empêche pas de lui adresser un regard pétillant d'amusement.

L'heure défile en papotages ordinaires, et remarques moqueuses sur les passants - un sport dans lequel Olivia excelle, passée maître dans l'art du cynisme. L'air est lourd, et malgré les épais nuages noirs, la pluie ne se décide pas à tomber. L'atmosphère en est électrique, mais la touffeur, elle, étreint au point que même la brise ne fait que la déplacer. 
Olivia pousse un soupir, chassant de son front des perles de sueur.
- Bon, je vais rentrer. Je suis en nage, j'ai besoin d'une douche.
Elle fait mine de se lever. Au bout de la laisse, Flaubert bondit sur ses pattes. Alors qu'elle fait le tour du banc pour s'approcher de l'animal, celui-ci, raide comme un piquet, se met à aboyer.
Les deux jeunes femmes se regardent, perplexes.
- Bah Flaubert, s'enquit Olivia d'une voix forte. Tais-toi !
Le chien, loin de lui obéir, avance et tire sur la corde, redoublant d'aboiements. Olivia le retient.
- Il a dû voir un pigeon, déclare Anita en se dressant à son tour. Mardi n'a pas bougé d'un iota, la tête écrasée entre ses pattes, les yeux clos.
- Un pigeon qui lui a tiré la langue, pour qu'il s'énerve comme ça, répond Olivia. Flaubert, suffit !
D'une main, elle le saisit par le collet. Le samoyède ne lui jette même pas un regard, mais se tait. Du fond de sa gorge monte un grognement sourd, et son corps tout entier est tendu. Il fixe la clôture qui ferme le parc, à quelques mètres du banc. Le grillage est haut de trois mètres, a demi caché par un bosquet de noisetiers. A travers, on distingue le jardin d'une vieille maison. Olivia aperçoit un joli cabanon en bois, éclairé par les rayons d'un soleil chaud. Du coin de l’œil, tandis qu'elle s'apprête à parler à Anita, un mouvement attire son attention juste derrière les bosquets, de l'autre côté du grillage. Une silhouette noire qui, un bref instant s'est détaché des ombres.
Elle marque un temps d'arrêt. Flaubert s'est assis, et n'émet plus un son. Il attend. Olivia l'observe.
- Il va falloir y aller, Oli, annonce Anita. Je crois qu'il va enfin pleuvoir.
Au-dessus d'elles, les nuages amoncelés, noirs et lourds, deviennent menaçants.
- Pourvu... soupire Olivia. Allez viens, toi.
Elle tire légèrement sur le collier de Flaubert, pour le pousser à partir. Au moment de tourner les talons, tout à coup, elle réalise. La cabane. Au soleil ? Il va pleuvoir ! Alors que son amie et les deux chiens sont déjà sur le départ, la jeune femme scrute le jardin. Il y fait aussi sombre qu'ailleurs. Quant au cabanon, ce n'est en réalité qu'un amas de planches en bois vermoulu, entreposées contre un mur.
Interdite, elle laisse ses yeux s'imprégner de la banalité du décor.
- Tu as vu quelque chose ? demande la petite rousse.
Olivia hésite avant de répondre. La sensation de malaise se fait plus forte. Une seconde, une étrange impression de déjà-vu s'insinue, avant d'être balayée par la brise.
- Non. Non-non. Je me demandais pourquoi il aboyait. Mais il n'y a rien. Sûrement une mouche...
- Oui, ça arrive tout le temps à Mardi. Il chasse les papillons sans arrêt. Hein Mardi !
Le Golden, pataud et mal réveillé, lui jette un œil apathique.

Quelques minutes plus tard, un éclair zèbre le ciel avant que le tonnerre déchire la toile et libère l'averse tant attendue.


Fin de l'épisode 6 ! La suite arrive très vite, pour de vrai cette fois ! D'ici là, bonne lecture, et n'hésitez pas à laisser vos commentaires, à partager, liker, tout ça, tout ça ! Les critiques sont toujours les bienvenues, à condition d'être constructives, bien sûr !

Pour relire l'histoire depuis le début, c'est par ici : LA SAGA DE L'ETE

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