mercredi 22 juillet 2015

Episode 4 : premier contact...

4

"- Ah ! Le con ! s'exclame Olivia, en faisant demi-tour.
Fébrile, elle attrape ses baskets, jette les chaussettes roulées en boule dedans, et les enfile en toute hâte. Courir sur les galets pieds nus n'a jamais été une bonne idée. Sans prendre la peine d'attacher ses lacets, elle repart en trombe. Ludovic est debout, une bouteille d'eau à la main, décontracté.
- Dépêche, je ne le vois plus, signale-t-il, avant de boire au goulot.
Elsa est toujours installée sur sa serviette. Elle observe la scène d'un air amusé. Olivia maugrée dans sa barbe un "Merci du conseil" irrité, et grimpe la pente aussi vite qu'elle peut, glissant sur les pierres sans grâce.
Franchissant la rangée d'arbustes emmêlés, elle débouche dans la clairière ombragée sous un épais toit d'arbres. Il y fait à peine moins chaud que sur la rive, et le sol est vallonné. Dans les creux, on aperçoit de hautes fougères défraîchies. Partout, les herbes hautes, les fourrés touffus grignotent les sentiers. Et pas un seul chien blanc en vue.
- Flaubert ! Au pied !
Elle tend l'oreille. Quelques oiseaux encore vaillants malgré la chaleur chantonnent. On distingue le bruit des feuilles sous la brise. Et non loin de là dans l'épais maquis, les pas d'un animal. Un fugace instant, la jeune femme distingue un éclat blanc. Pour ne pas le faire fuir, elle s'avance discrètement, sans courir. Flaubert est en train de renifler des racines, grattant çà et là la terre. Il ne semble pas conscient de sa présence. Il s'est enfoncé en dehors du sentier, entouré de près par les éricacées et des arbousiers sauvages. Pour le rejoindre, Olivia enjambe des tas de broussailles épineux, et récolte quelques griffures au passage. Comme elle gronde, agacée, dégoulinante de sueur dans la chaleur moite, Flaubert lève la tête vers elle.
- Hé, sac à puces, souffle-t-elle d'une voix qu'elle veut enjôleuse, ce serait sympa que tu ramènes ta fraise par ici !
Ses doigts effleurent le harnais bleu quand elle tend la main à travers des lianes de salsepareille. D'un mouvement fluide, le museau de nouveau collé au sol, le chien se détourne. Pour le rattraper, Olivia s'élance en avant.

Et se prend les pieds dans les branches basses, trébuche la tête la première dans les buissons. La brune serre les dents. Très haut au-dessus d'elle, un florilège d'insultes et de malédictions s'envolent quelque part vers la campagne...
- Je t'en foutrais, moi, des chiens obéissants, grommèle-t-elle en se redressant.
Énervée, en fusion, la jeune femme traverse un sentier. Flaubert aime visiblement s'enfoncer dans les taillis les plus inaccessibles. Évidemment. Au son de ses pattes sur les branchages secs, elle le repère à quelques mètres sur sa gauche. Passant sous un groupe d'eucalyptus et de chênes qui filtrent le soleil, elle écarte les feuillages bas, et sort sur un tunnel végétal qui disparaît dans un virage, juste à temps pour apercevoir la queue du samoyède.
Elle marque une courte pause, mains sur les hanches, adresse au plafond verdoyant un regard assassin. Pour un animal bien dressé, presque noble aux dires de sa maîtresse, Flaubert donne plutôt l'impression d'un sale gosse intenable.
- Flau.bert ! crie-t-elle, davantage pour expulser son exaspération. Avant de se précipiter en avant.
La lumière est moins forte sous le couvert des arbres qui forment une galerie au-dessus de sa tête. La terre est humide, boueuse à certains endroits. Le sol est un dédale de nids de poule plus ou moins profonds, entravés de racines abîmées, sûrement par le passage régulier de cyclistes aventureux. Une odeur lourde de mousse et d'eau croupie flotte au-dessus des parois de chênes, d'eucalyptus, de cistes et de lentisques enchevêtrés.
Mieux vaut pour elle que Flaubert ne se soit pas glissé dans cette jungle ; jamais elle ne pourrait l'y suivre sans se crever un œil.
Elle l'appelle une nouvelle fois, la tête penchée vers le chemin. Il devient de plus en plus encombré, resserré. Ses baskets dérapent sur d'épaisses plaques rocailleuses, recouvertes de mousse.
- hé mon chien ! lance-t-elle.
Mais pour la première fois, sa voix résonne, ténue, comme étouffée par la végétation. Elle avance lentement, regarde autour d'elle. Et au-delà de l'agacement, de manière irraisonnée, une pointe d'angoisse se creuse une petite place. A chaque appel, le silence lui répond. Un silence lourd, presque palpable, tandis que tous ses sens veillent à repérer la moindre trace du samoyède. Depuis plusieurs minutes, elle réalise qu'aucun chant d'oiseau ne tinte dans la forêt. Plus un seul papillon ne volète devant elle. Le calme plat.
Comme si la forêt elle-même l'écoute, retient son souffle.

Olivia plisse les yeux. Un frisson court le long de ses bras. Ici, il fait plus frais qu'ailleurs. La tentation se fait grande de tourner les talons. Mais Flaubert est sous sa responsabilité. Retourner sur la berge avec Ludovic et Elsa, sans le ramener avec elle n'est pas envisageable. Inconsciemment, elle frotte ses mains croisées sur ses épaules, comme pour se réchauffer. Elle est toujours en short et haut de maillot, ses lacets traînant dans la boue.
La piste part de nouveau en virage. Maintenant, plus qu'une piste, ce n'est plus qu'un tracé. Les branches jaillissent pêle-mêle et Olivia doit se pencher pour passer, écarter les broussailles de ronces qui se jettent en travers.
Une seconde, la jeune femme songe que le chien a pu revenir en arrière, longer le chemin dans le désordre de végétations sans qu'elle ne le voit, pour rejoindre la plage. Mais plusieurs touffes de poils blancs pris entre les feuilles d'un petit chêne.
- Eeeeeet merde, soupire-t-elle, pliée en deux. Dans son dos, une épine lui griffe la peau quand elle se penche pour évoluer à quatre pattes, écartant la végétation qui s'enchevêtre en tout sens.

Ses cheveux se prennent dans les feuillages. La chair de poule la saisit plusieurs fois, quand des fils de toiles viennent caresser son visage. Elle secoue la tête pour en chasser l'image d'araignées en colère prêtes à lui grimper dessus.
- Flaubert, grogne-t-elle entre ses dents serrées, quand je vais te mettre la main dessus, tu vas entendre parler du pays !
Elle se fait l'effet d'une nouvelle Alice, moins vêtue, moins curieuse, au bord du précipice. Pour un peu, elle sourirait de la comparaison, mais l'ambiance figée qui l'écrase la ramène constamment à cette crainte qui la tenaille.
Un trou dans une haie de laurier lui indique que le chien blanc l'a traversée. Olivia se faufile tant bien que mal, espérant que le nœud de son maillot ne se coincera pas quelque part. Il ne manquerait plus qu'elle se retrouve seins nus en plein milieu des bois pour parfaire cette superbe course d'orientation.
De l'autre côté, la jeune femme attrape une grosse branche pour l'aider à se relever. Il semble que la végétation soit moins dense par là.
Une fois debout, elle s'époussette, ôte la terre qui tapisse ses genoux et les herbes qui strient ses cuisses. De petites coupures rouges couturent ses avant-bras.
Son inventaire fini, Olivia tourne la tête et jette un œil à la ronde.

Son cœur s'arrête tout net...

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