lundi 27 juillet 2015

Episode 5 : premier contact (2)...


5

Bouche bée, Olivia regarde autour d'elle. Lentement, son cœur reprend un battement, s'il n'est pas normal, au moins régulier. De son chignon ébouriffé s'échappent de longues mèches de cheveux bruns. Ses joues sont en feu, mais il ne fait plus si chaud. Plus autant que depuis ce début de mois caniculaire. Ici, la température est celle d'un printemps clément. Si la végétation du parc accueille eucalyptus, chênes, et autres bouleaux, le paysage qui s'offre maintenant à Olivia n'est plus tout à fait le même.
D'immenses cyprès aux larges troncs tortueux s'étalent en lignes droites, des saules pleureurs gigantesques caressent le sol herbeux d'une clairière tachetée de soleil. Des boutons d'or au jaune généreux ponctuent les racines, au-dessus d'une nappe de pelouse haute et bien grasse. 
Des papillons volètent dans les rayons de lumière. Leurs couleurs changent tandis qu'ils se posent d'une fleur à l'autre. Les cimes sont si hautes, loin au-dessus de la tête de la jeune femme, qu'on devine à peine le ciel dissimulé derrière l'épais feuillage.

Interloquée, Olivia hésite à faire un pas de plus. Sans s'en apercevoir, elle a dû pénétrer dans une propriété privée. L'étendue de ce jardin semble infinie. Du coin de l’œil, elle cherche le trou dans la clôture, par lequel elle est arrivée. Mais au lieu d'une haie, un grillage ou d'un muret, il n'y a qu'un amas d'arbres, d'arbustes, de hauts fourrés désordonnés qui lui bouchent la vue.
- C'est quoi ce délire ? murmure-t-elle. Mal à l'aise, ses yeux courant sur tous les détails qu'ils peuvent saisir, perçoivent ce qu'Olivia ne comprend pas. Sa mémoire, qu'elle fouille fébrilement, lui souffle que jamais, elle n'a remarqué auparavant de domaine, si petit soit-il, dans le parc. Et elle sait avec certitude que malgré son long trajet pour éviter les plages à touristes, à aucun moment, elle n'a pu atteindre les murs d'enceinte.
Encore moins les traverser.


Alors où est-elle ? Ça ne ressemble ni à un jardin botanique publique, ni à une réserve. Peut-être le lieu de vie du gardien ?
- Je prends sa place demain, si c'est ça, ironise la jeune femme en levant la tête.
Les saules pleureurs dodelinent paresseusement dans la brise. Ses poils se hérissent. Ses mains serrent ses bras, qu'elle a croisés pour garder un peu de chaleur. Il fait presque trop frais ici pour une jeune femme en short et maillot de bain. A songer qu'on pourrait la trouver ici dans cette tenue, elle se sent un peu ridicule.
- Complètement hors sujet, ma pauvre fille.
Puis elle secoue la tête. Parler toute seule n'a jamais été une bonne habitude. Inspirant doucement, Olivia avance de plusieurs pas. L'endroit est étrange, à n'en pas douter. Sans être botaniste, elle n'a jamais vu de cyprès aussi énormes, ni ces si belles fleurs pâles qui ornent le feuillage de certains saules.
Une boule s'insinue dans son estomac. Il y a un truc qui cloche ici. Le fond de l'air est froid, la pelouse haute est abondante et d'un vert vigoureux. Et les papillons... bleu, rouge, vert ! Olivia fixe les insectes dont un tournoie tout près d'elle, sûrement pour la narguer. Elle l'observe attentivement, et comme il traverse un rayon de soleil, ses ailes brillent et deviennent violettes.
L'estomac de la jeune femme se fige.
- Oh ben merde ! s'exclame-t-elle, les yeux ronds. Portant la main à son front, elle écarte des mèches, se gratte le haut du crâne. Se frotte le visage, en chasse des restes de brindilles collées par la sueur.
Pragmatique, elle avance un peu plus loin dans l'épaisse pelouse. Ses pieds s'y enfoncent comme dans un matelas moelleux. L'effet n'a rien de désagréable, cela dit, Olivia finit par s'arrêter, surprise. Lentement, elle se penche pour toucher.
La terre est tout ce qu'il y a de plus normal. Sombre, légère, humide. Mais il s'en dégage un parfum. Une odeur épicée. Olivia s'essuie les mains sur son short en jeans en se redressant.
Ébahie sans vraiment savoir pourquoi, elle se souvient soudain de ce qu'elle fait là.
- Flaubert ! appelle-t-elle une première fois, d'une voix forte.
Si, dans le couloir végétal, le son lui semblait ténu, étouffé, ici la voix porte, résonne contre les troncs imposants qui l'emportent loin. Tout de suite, elle se tait, tend l'oreille. Hésitante, elle attend. Si elle se trouve dans une propriété privée, mieux vaut ne pas attirer l'attention. D'un autre côté, plus vite elle trouvera Flaubert, plus vite elle pourra quitter cet endroit. Le poids dans son estomac est si pesant qu'elle ne ressent plus que ça.
- Viens mon chien ! enjoint-elle, quelques tons plus bas.
Une corde se tend au fond d'elle, qui vibre à chacun de ses pas, qui l'éloignent du trou par lequel elle est arrivée. Un sentiment grandit dans le creux de son dos. Et si elle ne pouvait plus faire demi-tour ? La crainte d'être prisonnière de ce côté... ici, le silence s'est installé en maître. Pas un oiseau pour chanter la sérénade. C'est comme si chaque once de vie retenait son souffle, l'écoutait, l'observait.
- Putain, siffle Olivia, avant d'appeler le chien d'une voix rauque et basse. Flaubert !
Un mouvement sur sa droite la fait presque bondir. De sa gorge jaillit un cri de stupeur qu'elle étouffe difficilement. Les boutons d'or s'agitent sur leurs tiges. La jeune femme reste stoïque, les bras ramenés contre elle. Elle plisse les yeux. Puis se décide à se diriger vers le bruit. Dans sa tête, une litanie essaie de la convaincre : "je suis une adulte, je ne vais pas avoir peur de papillons ! Tout va bien !". Après tout, de grands arbres et quelques insectes bizarres n'ont rien pour susciter la peur à une trentenaire. Combien d'espèces peut-elle connaître sur l'immense totalité de la faune terrestre ? Au mieux, l'endroit éveille son imagination débordante. Et la met par conséquent mal à l'aise.
- Ridicule, lâche-t-elle doucement.
Ce disant, la jeune femme enjambe un massif de fleurs jaunes. Le parfum qui lui saute au nez est généreux, épais. 
Maintenant, les herbes hautes se balancent furieusement en rythme avec le grattement frénétique qui retentit avec force. Elle se penche.
Un éclair blanc jaillit d'un taillis. Olivia crie. Et tombe à la renverse, le séant sur un parterre de boutons d'or. La grasse pelouse caresse son visage, de concert avec la langue de Flaubert, visiblement ravie de la retrouver.
- Oui, oui, ça va ! râle-t-elle en s'écartant. Arrête ça, c'est dégueu !
D'une main, elle repousse doucement le chien et se relève, des taches de terre maculant l'arrière de son short.
- Décidément, avec toi, je peux renoncer à être propre et bien coiffée !
Il la fixe avec un air radieux qui désamorce l'agacement de sa nounou.
- Oui, bon, soupire cette dernière. Je ne vais pas t'engueuler pour cette fois. A condition que tu ne te sauves pas encore une fois... Et maintenant, on y va !
Olivia retourne sur ses pas, suivie de près par le samoyède. Sa queue, comme un gros plumeau, chasse l'air avec enthousiasme.
Tout en marchant, la jeune femme continue à observer autour d'elle. La lumière semble avoir baissé un peu. Pourtant, sa montre n'indique que 16h. Elle met ça sur le compte de l'épais feuillage et continue dans les hautes herbes. Si son soulagement est grand d'avoir récupéré Flaubert, son corps tout entier reste crispé et le besoin impérieux de quitter cette clairière la pousse en avant.
*******

Le duo est presque arrivé à la vaste barrière d'arbres. A l'idée de devoir de nouveau se faufiler dans les fourrés, Olivia laisse échapper un grognement. D'un geste rapide, elle défait ses cheveux et les rattache aussitôt en un chignon. Alors qu'elle pose les mains sur une branche basse, la terre autour d'elle se met à vibrer. Pas vraiment une secousse. Mais sous ses pieds, quelque chose pulse. Presque en rythme. Les pas d'un géant qui foncerait droit sur elle pour l'écraser ?
La suggestion aurait de quoi la faire rire, mais dans l'instant, la chaleur soudaine qui l'envahit, le poids qui fige son estomac pourraient lui faire croire n'importe quoi. De manière inexplicable, tout pragmatisme l'abandonne. Ce qu'elle observe n'a rien de terrifiant, pourtant tout lui ordonne de fuir.
Quand, entre deux larges troncs, à une vingtaine de mètres d'elle, une silhouette surgit, Olivia sursaute.
- Hé ! Vous !
C'est un homme, mais à contre-jour, elle n'en voit pas plus. Si ce n'est qu'il la montre du doigt, et qu'il n'a pas l'air ravi.
- Merde ! s'écrie-t-elle.
Dans un même mouvement, elle se propulse en avant dans le passage étroit et attrape Flaubert par le harnais. Sans le lâcher, Olivia se glisse entre les ronces et les troncs morts. Ses cheveux se prennent dans les lianes épineuses, elle se griffe aux genoux, mais l'affolement l'oblige à courir toujours plus vite. Sans regarder derrière, de peur de trouver le type sur ses talons. Et plus elle pense à cette éventualité, plus le hurlement au fond de sa gorge menace de jaillir.
Sensible à l'agitation de sa gardienne, Flaubert court à côté d'elle, louvoyant avec plus d'aisance dans les fourrés. Il la traîne presque derrière elle.
 *******
Quand enfin ils débouchent sur le tunnel végétal, Olivia est à bout de souffle. La moiteur la cueille à nouveau et la chaleur a quelque chose de réconfortant. La tête entre les genoux, elle tousse, attend quelques instants que son cœur retrouve un rythme de croisière, tandis que le gros chien blanc, qu'elle a libéré de son étreinte, l'attend patiemment, assis en plein milieu du chemin.
Au bout d'un moment, la grande brune se décide à jeter un œil derrière elle. Pas un bruit, si ce n'est celui d'oiseaux voletant dans le feuillage d'un chêne. L'épaisse haie d'arbres, arbustes et ronces lui paraît aussi impénétrable que si elle ne s'y était jamais introduite. Et aucune trace de l'homme. Il n'a pas dû la suivre. Juste de lui donner une frousse d'enfer. Très bien.
Lentement, elle se relève. De nouveau, de son chignon hirsute pendent des mèches en désordre autour de son visage rougi par la course. Elle se recoiffe à la va-vite. Pour les multiples coupures sanguinolentes qui barrent ses jambes, il faudra une bonne dose de Biseptine.
- Sympa, Flaubert. Je vais avoir l'air fine, en jupe, avec des tibias dans cet état !
Le chien lui répond par un petit aboiement bref, avant de se lever à son tour et d'emprunter le sentier.
- Ah OK. Pardon de te contrarier ! Je te suis.
Elle soupire. Et lui emboîte le pas. A deux mètres d'elle, il tourne sur sa droite.
- Hé ! s'exclame-t-elle. Reste sur le chemin ! Je ne vais pas encore te c...
En s'élançant derrière lui, elle voit que le tunnel s'ouvre sur un sentier, plus large, balisé, qui débouche directement sur la clairière vallonnée empruntée à l'aller. La jeune femme marque un temps d'arrêt.
- Qu... quoi ?
Frénétiquement, elle regarde autour d'elle. Elle se souvient parfaitement avoir emprunté le tunnel végétal, qui virage après virage, l'a conduite à un cul-de-sac. Pas de passages annexes, pas de raccourcis. Elle se frotte le visage. Elle l'aurait raté ? Dans sa course-poursuite après ce crétin de chien, elle n'aurait pas vu le raccourci ?
Comme aucune autre explication pragmatique ne se présente, Olivia valide celle-ci, non sans un soupçon de scepticisme, qu'elle chasse rapidement.
*******
D'un pas décidé, sans quitter Flaubert d'une semelle, elle traverse la clairière, repasse sous le couvert des chênes et descend la pente de pierres blanches pour rejoindre Ludovic et Elsa, toujours installés sur leurs serviettes.
- Ça y est, tu as trouvé la bête ? s'enquit Ludovic en relevant la tête. 
- Comme tu le vois, répond Olivia. Il m'a bien fait cavaler un moment, mais j'ai fini par l'avoir.
- Tu n'as pas mis longtemps ! Il ne devait pas être bien loin.
Le temps lui a paru terriblement long, quand elle y repense. Une seconde, elle hésite à leur raconter son étrange péripétie, puis se ravise. Ils ne trouveraient rien de bizarre à sa "découverte" : une clairière ombragée, avec de grands arbres. On en voit tous les jours.
- Non, il était juste à côté... Il va me falloir une bonne dose de Biseptine, vu que je me suis coupée de tous les côtés pour le récupérer, par contre.
Elle passe devant Elsa qui se redresse sur son séant, et ôte ses lunettes pour mieux la scruter.
- Tu t'es coupée où ?
- Un peu partout sur les jambes. J'ai dû passer entre les ronces et je me suis bien griffée. Je vais me rincer dans l'eau.
- Bah ! Tu as juste deux petites égratignures, va !
Olivia s'agace, peu adepte du rôle de "petite nature" que lui attribue son amie. Inconsciemment, elle baisse la tête sur ses tibias, tout en enlevant ses baskets.
Et s'interrompt, abasourdie. Elsa dit vrai : seules deux légères estafilades soulignent son genoux droit.
- Mais... mais je me suis coupée à plusieurs endroits. Tout à l'heure, en regardant, j'avais des entailles sur la cheville.
Mais sa cheville est intacte.
Alors Olivia se tait. Parce que ses amis la fixent, et que son malaise devient évident. Elle étudie attentivement ses jambes, qui finalement, pourront s'exhiber en jupe sans se faire passer pour battues.
- Oui, effectivement, abdique-t-elle. Je ne vais pas me vider de tout mon sang aujourd'hui.
Elsa rit avant de lui tendre une bouteille d'eau.
- Tiens, prends-en pour te rincer un peu. C'est toujours mieux que l'eau du lac.
- Hum...
Et son amie se recouche sur sa serviette. Ludovic passe sa main dans l'épais pelage de Flaubert qui, étalé à l'ombre du grand tilleul, boit dans sa gamelle.
- C'est ça, picole, lui enjoint Olivia, d'une voix grondante. Avec ce que tu as cavalé, tu dois bien avoir soif !
Le chien lui jette un œil, sans cesser de boire.
- Tu mériterais que je t'enlève ta gamelle, tiens.
Elle ôte ses chaussures et son short puis, fatiguée, dégoulinante, entre dans l'eau rafraîchissante.
Les yeux rivés sur l'horizon, elle s'asperge.
- Je sais pas ce que j'ai fumé, murmure-t-elle pour elle-même, toujours éberluée, mais c'est de la bonne...
Sur la rive, Flaubert s'assied et la toise. Son regard pétille. 


Fin de l'épisode 5 ! La suite arrive très vite. D'ici là, bonne lecture, et n'hésitez pas à laisser vos commentaires, à partager, liker, tout ça, tout ça ! 
Pour relire l'histoire depuis le début, c'est par ici : LA SAGA DE L'ETE


http://lilliecontreleslutins.blogspot.fr/p/la-saga-de-lete.html
 

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