samedi 11 juillet 2015

Episode 2 - La Traversée Inattendue...


2

Le thermostat flirte avec les 29° dès le samedi matin. Olivia s'est réveillée en nage et de mauvais poil. Les dernières nuits, moites, l'ont promenée d'aventures en aventures imaginaires, et l'aube la cueille désorientée, perdue entre réalité et effluves d'un autre monde.
Pour un peu, elle rejouerait "le Bateau Ivre" de Queneau.

Elle baille et se traîne à la cuisine. Un café, voilà qui lui ferait le plus grand bien. Tripotant les dosettes de sa Tassimo, elle enclenche la machine. Réalise qu'elle a oublié de mettre la tasse sous le bec verseur. Se précipite vers le placard, fait demi-tour pour appuyer sur le bouton STOP, tandis que le café coule et se répand sur le carrelage blanc.
"- Ah mais, merde là ! s'écrie-t-elle, tout à coup bien réveillée.
En panique, elle laisse échapper la tasse, la rattrape maladroitement, et reste agrippée au comptoir, l'objet coincé entre ses mains. Un court instant, Olivia, immobile, regarde le chantier : une belle flaque à ses pieds, fumante, et de larges éclaboussures tout autour de la Tassimo.


Le soupir qu'elle pousse est profond, chargé d'un agacement familier. Lentement, avec des gestes mesurés, la jeune femme repose la tasse, et saisit une éponge, avec laquelle elle s'emploie à tout nettoyer.
Quand elle finit, son large débardeur blanc est presque imbibé de sueur, et les gouttelettes lui dégoulinent dans le dos.
- Et bien, c'est une journée qui commence fort, soupire-t-elle, en jetant l'éponge dans l'évier. Avant d'hésiter quelques secondes : café ou pas café, au final ?
*******

Après son petit-déjeuner mouvementé, Olivia opte pour une douche. Longue, glacée, de quoi lui secouer un peu le cocotier et remettre les yeux en face des trous. Dans la salle de bain, elle ôte son short de nuit. Le tissu touche le sol au moment où on sonne à la porte.
Olivia fait claquer sa langue. Qui peut débarquer chez elle à 10h du matin un samedi ? Elle n'attend personne. Se rhabillant à la va-vite, elle traverse le couloir et colle son œil au judas. Son amie Gabrielle attend sagement de l'autre côté.
Olivia soupire. Et ouvre.
"- Heu... Salut ? lance-t-elle, surprise de voir débarquer la petite blonde.
Les yeux bleus perçants de cette dernière la scannent de la tête aux pieds.
- Je te réveille, on dirait, s'exclame-t-elle. Une légère odeur de reproche accompagne sa remarque.
- Non, je...
- C'est pas comme si tu faisais déjà la grasse mat' tout le reste de la semaine.

Et ça commence !

Gabrielle et Olivia se sont rencontrées quand les deux jeunes femmes jouaient les plantes vertes de leurs conjoints respectifs. A la séparation d'Olivia avec le sien, beaucoup des amis ont quitté la scène dans la foulée. Mais certains sont restés, et sans franchement lui demander son avis. La blondinette au visage hautain en fait partie. La jeune femme apprécie Gabrielle. Quand elle est loin. Par téléphone. Ou par texto. Sa présence, ses moues dubitatives, ses sourcils inquisiteurs, lorsqu'elle parle de son travail, la hérissent la plupart du temps. "C'est un métier, rédactrice ? Tu arrives à payer ton loyer, avec des piges et du dessin ? Ou tu as des aides ?", s'enquit-elle parfois, d'un air scrutateur.
Parce que Gabrielle fait partie de ces gens, de cet entourage qui s'attend à pouvoir valider, juger, évaluer l'existence des autres, et principalement sur leur activité professionnelle - et donc leur salaire. Une chose qu'Olivia ne supporte guère, toujours mal à l'aise face au regard critique de ces amis qui ne considèrent pas son activité comme celle d'une grande personne. Gênée par ce jugement, que par ailleurs, elle a tendance à partager inconsciemment, Olivia enfouit ce type de considérations au fond d'elle-même, pour mieux les ruminer plus tard.
- Je ne fais pas la grasse mat' en semaine, Gab', répond-elle d'un air las. Elle ouvre la porte plus grand pour laisser son amie entrer.
Celle-ci s'engouffre dans le hall, laissant tomber au passage son sac à main et un gros sac plastique sur la banquette en bois laqué turquoise, à gauche.
- Ah, tu as fini de peindre ton meuble ? s'exclame-t-elle en l'observant. C'est sympa ce turquoise ! Ce que ça va bien avec les murs blancs !
- Merci !
- Mais tu ne devais pas les peindre aussi ?
Olivia est toujours appuyée sur le battant.
- Si, mais je n'ai pas le temps en ce moment...
Gabrielle se racle la gorge en lui lançant un regard insistant.
- Je BOSSE toute la semaine, je n'ai pas le temps de me lancer dans des travaux de peinture. Ca viendra.
Ce disant, elle ferme. Gabrielle la stoppe d'une main.
- Ne ferme pas, attends !... Flaubert, viens là !
Olivia ouvre de grands yeux quand l'énorme samoyède blanc trottine du palier jusque dans son appartement. Sobrement, il tourne autour d'elle tandis qu'elle claque la porte, et lui lèche les mollets.
- Hey ! Arrête !
Elle tourne sur elle-même et fait face au chien, qui tire la langue, et s'assied.
- Gab, comment ça se fait que tu as pris Flaubert avec toi ?
La blonde sourit, presque gênée.
- Et bien, tu m'avais dit que tu voulais bien le garder si je partais en vacances.
- Oui, c'est ce que j'ai dit. On s'était mises d'accord pour que tu me le déposes en début de semaine.
- C'est vrai, c'est vrai.
Gabrielle s'appuie d'une épaule contre le mur qui donne sur la cuisine. Elle prend une mine empruntée.
- Tu connais mon chéri ? Il aime bien me faire des surprises.
- Moui...
- On devait partir lundi après-midi en vacances en Corse pour deux semaines. Et jeudi soir, nous étions au restaurant et il m'a dit qu'il avait réservé un petit gîte pour le week-end à la campagne.
- Le week-end... CE week-end ?
- Ben oui ! On part maintenant ! C'est super, non ?
Olivia reste perplexe. Non, ce n'est pas super, songe-t-elle. Inconsciemment, ses yeux glissent vers Flaubert qui s'est allongé sur le carrelage et l'observe par en-dessous.
- Ah. D'accord, lâche-t-elle. Et tu n'emmènes pas ton chien avec toi.
Gabrielle hausse les épaules.
- Évidemment que non ! On se fait une petite escapade en amoureux avant de partir en vacances...
- En amoureux aussi !
- Oui, mais là c'est pas pareil. Bref ! Les chiens sont interdits au gîte.
- Évidemment, rumine Olivia.
- De toute façon, tu devais le garder. Je me suis dit que deux jours de plus ou de moins, pour toi, c'est pareil.
Les sourcils de la grande brune se froncent un instant.
- Oui, m'enfin j'avais prévu des trucs moi aussi ce week-end. Ca m'arrange pas.
- Oh ! Allez ! La semaine ou le week-end pour toi, c'est pareil !
- Heu... Non, pas vraiment... (elle cache difficilement une pointe d'agacement) Tu aurais pu prévenir quand même. Tu le sais depuis jeudi !
Gabrielle chasse la remarque d'une main.
- Oui, mais avec le boulot, je n'ai pas eu le temps (elle se tourne et attrape son sac). Bon, je t'ai tout préparé : son sac de croquettes - un gros bol par jour - ses gamelles. Fais attention, Flaubert ne mange pas si la gamelle n'est pas propre. Il est un peu délicat...
Les recommandations pleuvent tandis que Gabrielle se rapproche doucement de la porte d'entrée. Olivia la suit, et sur son visage fermé, aucune expression ne transparaît. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne bout pas à l'intérieur. Mentalement, elle essaie de noter tout ce qu'elle est censée faire pour que Flaubert, le gentil chien-chien à sa mémère se sente bien dans ce "petit" appartement. Tout en vociférant intérieurement son désarroi. Elle hoche machinalement la tête, appuie sur la poignée, tire le battant, accompagne la sortie de son amie qui n'arrête pas de la noyer de directives.
- Bon allez, s'exclame Gabrielle en lui claquant une bise bruyante, j'y vais, Olivier m'attend dans la voiture. On a deux petites heures de route avant le paradis.
Un dernier coucou de la main avant de s'éclipser dans l'ascenseur.
- Et soyez sages tous les deux !
Quand le silence retombe, Olivia se retrouve seule dans son appartement, le dos collé contre sa porte close. Flaubert n'a pas bougé d'un iota. Elle inspire profondément.
- Ok... Bien, bien, bien... la journée commence bien.
 Le gros samoyède la toise. Il se marre l'animal. 


La suite lundi, les p'tits poulets ! Restez connectés, et d'ici là, bon week-end !



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