dimanche 28 août 2022

WRITIING INKTOBER EPISODE 5

Mot : CHOISIR / ACIDE

De nouveau, elle est perdue. Elle a erré pendant des heures dans la ville, sans savoir où aller. Il n'y avait jusqu'à maintenant qu'une seule destination dans son esprit : sa maison d'enfance. Une grade baraque en vieilles pierres, mangée par le lierre, tout au fond d'une allée. Crystal voulait s'y rendre, elle en avait besoin. Alors elle a marché longtemps avant de se rendre compte qu'elle ne savait pas comment.
Assise sur un banc à l'entrée d'un lotissement, elle regarde autour d'elle. Des maisons d'un étage, datant des années 70, pour la plupart, mitoyennes. A cette heure, les volets sont fermés. De la fumée s'échappe de certaines cheminées. Crystal se souvient vaguement avoir aimé cette odeur de bois brûlé. Mais maintenant, ce qui semble être l'automne ne lui procure que de l'angoisse. Ce n'est pas un crépuscule, c'est l'agonie de la lumière, la mort du jour. Le silence de la rue, c'est le souffle retenu avant le trépas. Le décor offre des couleurs délavées, et elle se fait la réflexion que c'est comme voir à travers une vitre sale. 
Posées bien à plat sur ses genoux, ses mains tremblent. Le sentiment d'être une étrangère est étouffant. Pas seulement étrangère à ce lieu, mais au moment, à l'époque. Etre à ce point en décalage qu'aucun élément autour d'elle ne lui rappelle quoi que ce soit, alors qu'elle sait y avoir vécu.
L'image de sa maison est toujours bien nette dans son esprit mais quand elle cherche à redessiner le parcours, c'est le trou noir. Elle s'agace. Il faut qu'elle rentre chez elle. Une réponse à tout ça s'y trouve forcément. Et puis, se mettre en sécurité, chez soi, est assez logique. Un sursaut d'instinct de survie. Tout rentrera dans l'ordre quand elle aura retrouvé son foyer.
Elle inspire doucement, les yeux mi-clos. Parcourir chaque rue, une par une. C'est le plan. Elle a tout son temps, et son corps bouillonne d'une nouvelle énergie. La détermination raidit sa mâchoire, soulève sa poitrine avec régularité, et pourtant, elle ne bouge pas. Une hésitation latente la retient. Et si elle ne trouvait pas les réponses espérées là-bas ?
Rester et attendre. Errer dans l'obscurité grandissante.
Action ou patience.
Crystal demeure immobile sur son banc tandis que les lampadaires rincent les alentours d'une teinte jaunâtre. Elle est seule au monde, perdue et mangée de doutes. Choisir la sécurité, son foyer ? La Crystal d'avant, qu'aurait-elle décidé ? Qui était-elle ?
- Quelle importance ?
La voix qui perce le silence la fait sursauter. D'un bond, elle s'est levée avant d'en avoir conscience. Les yeux plissés, elle fouille les ombres.
- Pourquoi te demander qui tu étais ? Comprendrais-tu ce que tu es maintenant ?
La voix détache chaque syllabe, la langue claque au palais et articule comme un lacet de cuir sur la chair. Caverneuse, impitoyable. Crystal hoquette. Qui peut ainsi déchiffrer son esprit ?
- Qui est là ? s'écrie-t-elle, et les trémolos la trahissent.
Une branche craque dans le chêne en face d'elle, derrière une haute clôture. Puis un bruissement d'aile.
- Vous voulez quoi ?
Son corps grelotte, traversé des spasmes incontrôlables de la peur. Ses muscles se contractent,  prêts à donner l'impulsion de la fuite. Mais elle ne se décide pas. Au fond, elle veut savoir. 
- Montrez-vous sinon c'est moi qui viens vous chercher !
Elle insuffle de la colère à sa voix, un peu trop aigue, mais à cette seconde, elle est convaincue d'être capable de violence. 
La réaction ne se fait pas attendre. Le rire rauque et saccadé est glaçant. C'est un homme, dissimulé dans le feuillage d'un chêne. Tout est suspendu; même le brouhaha lointain de la circulation s'est tu. Le monde les écoute. Et le poids de cette attention est si palpable qu'il pèse tout à coup sur les épaules de la jeune femme. Et quelque part, dans ce rire, elle a capté autre chose. Comme du plaisir. Un plaisir malsain, mais plaisir quand même. De l'effrayer, de la voir frémir. Elle plisse les lèvres, inspirant lentement. Les bras le long du corps, elle serre les points et baisse la tête, fixant par en-dessous le chêne qui lui fait face. Elle s'écarte d'un pas raide du banc, droit vers les branches.
- Ca vous amuse de me faire peur ? S'exclame-t-elle, soudain furieuse. Ca suffit, votre petite mise en scène. 
Le doigt pointé devant elle, les cheveux flamboyants dans la lumière du lampadaire, elle continue :
- Pointez-vous tout de suite, ou allez vous faire foutre !
Essoufflée, elle se fige, attend une réaction. Et commence à la craindre. Et si en face, l'autre se fâche et l'attaque ? Et bien soit ! songe-t-elle. Le bateau, la brume, son errance, le corbeau… tout ça ne veut rien dire, et c'est assez !
Dans les branches, ça s'agite. Du bois qui craque, qui casse, les feuilles qui remuent, fort. La seconde suivante, une ombre s'abat sur elle, et la frôle. En reculant, son pied glisse sur rebord du trottoir. Elle trébuche et tombe sur un genou, grimaçant de douleur. D'un geste instinctif, elle couvre sa tête de ses deux bras. Elle reste comme ça un instant, avant d'ouvrir les yeux. 
Un homme la toise. Debout au milieu de la rue, bras croisés, ses yeux en amande l'étudient en détail. Il ne bronche pas, son regard est noir, profond, et si intense qu'il entre en elle. Sa mâchoire palpite, comme s'il retenait une phrase assassine. Peut-être hésite-t-il entre la frapper et la mordre. Une seconde elle les jauge, tous les deux. Elle, petite et rondelette, lui immense, avec sa stature de champion d'aviron. Il ne ferait qu'une bouchée d'elle s'il décidait de l'agresser, et elle ne serait pas en mesure de se défendre longtemps. Ce soudain sentiment de faiblesse la pique et elle relève le menton. Pas question de lui montrer qu'elle a peur. D'un bond, elle se remet debout et s'écarte, leurs regards s'affrontent. 
- Ca y est, vous avez fini de jouer ? siffle-t-elle d'une voix grave.
Il expire par le nez, avec un léger rictus médisant. Quand il fait un pas vers elle, Crystal fait appel à toute sa volonté pour ne pas battre en retraite. Tout à coup, un hoquet de stupeur… L'homme a des ailes. Deux ailes au plumage noir, brillant. Et alors qu'elle intègre l'information, elles frémissent et se déploient, comme pour la narguer, lui rappeler que depuis son éveil de conscience, rien de ce que vit Crystal n'est plus normal. 
- Vous… C'est vous !... Ce corbeau !
En même temps qu'elle écarquille les yeux, elle ouvre la bouche avant de la refermer, se frotte le front du plat de la main.
- Ca ne se peut pas. Vous… le corbeau. Vous étiez…
Autour d'eux, la nuit s'est emparée de la vie, le monde a presque perdu ses couleurs. Des images remontent.
Le bateau. La corde. Le pont. L'oiseau.
- C'était vous! crie la jeune femme, au bord de la crise de nerf. C'était vous, je le sais ! C'est impossible, c'était juste un oiseau, mais… vos yeux ! Vous m'avez suivie ! Pourquoi ? 
L'air lui manque, elle suffoque. Les mots se mélangent. Le corbac, l'homme. Noirs, les yeux. La corde. Dans les nuages ? Du bateau ? Elle sent bien que plus rien n'a de sens, tout s'imbrique et tourne et ses idées se fondent en un kaléidoscope de questions et de morceaux de souvenirs sans se fixer. Ses genoux tremblent, elle penche la tête entre ses jambes écartées, les mains sur les genoux. Respirer à grandes goulées lui brûlent l'intérieur, elle hyperventile à chaque fois qu'elle le voit, toujours bras croisés. Avec son rictus médisant.
- Vous êtes qui, merde ! hurle-t-elle à pleins poumons. Arrêtez de me regarder comme ça ! REPONDEZ-MOI !
Les larmes noient ses yeux, sa gorge est si nouée qu'elle émet un sifflement rauque. La jeune femme se laisse tomber sur le goudron, pleurant comme l'enfant qu'elle fût sûrement un jour. Ecrasée par une marée sourde de solitude et d'incompréhension, elle piétine soudain en apercevant l'homme esquisser un pas vers elle.  Lourdement, ses jambes patinent, une décharge électrique la pousse en avant, et pédalant du bout des doigts pour maintenir son équilibre, elle part en courant, éperdue. Aussi vite que le poids de son corps endolori le lui permet. 
Autour d'elle défilent des fenêtres, totems iridescents flottant dans la nuit. Le monde a repris sa course et c'est elle qui s'enlise. Elle aperçoit des gens, bouger, discuter, rire. La vie. Savent-ils qu'elle est là ? Peuvent-ils deviner qu'au-dehors un homme-corbeau au regard acide traque, probablement né sur un navire fantôme ?
Elle s'arrête près du portail d'une petite baraque, à bout de souffle. La sécurité à l'intérieur, la chaleur. Aux aguets, éperdue, elle fouille les ombres, terrifiée à l'idée de voir le Corbeau la surprendre, désespérée par ce décalage avec ce qu'elle voit à travers ces fenêtres. Des gouttes de sueur glacée dégoulinent le long de ses tempes, des petits cheveux collent à son front et sur sa nuque. Le maillot blanc qu'elle porte encore sous son survêtement rouge est humide, plaqué contre elle, et elle tremble de froid. Loin au-dessus, les étoiles découpent la toile de milliards de minuscules trous étincelants. A force de les observer monte en elle le besoin infini et douloureux de rentrer chez elle. Mais remuer ses pensées, fouiller le peu d'images qui défilent sous son crâne est vain. Elle grogne, c'est sur le bout de sa langue, presque là. Une maison, du vert. Un arbre à l'entrée. Un olivier, abritant une terrasse, grand et large, qu'on devine dissimulé derrière une haute haie de lauriers-amande. Des volets verts. Mais pas de route.
Toujours penchée en avant, les mains sur les cuisses, Crystal respire doucement, la tête basse. Lentement, elle la relève, expirant à fond. Ne pas paniquer.
Dans l'habitation d'en face, une dame range des aliments dans son réfrigérateur. Elle discute, sans qu'on puisse voir son interlocuteur. Un geste banal, qui fait monter d'un cran sa frustration. 
Il y a un enfant, un petit garçon, à l'étage, qui ouvre la fenêtre. Se penchant un peu trop sur le rebord, il abaisse un par un les deux taquets qui retiennent les volets pour les fermer. On peut entendre de la musique en fond, puis une voix monter : "Maxime ! Dépêche-toi de fermer ! Tu fais rentrer les moustiques !". Le garçon a rabattu un des volets, bloque son geste et penche la tête de côté. Il est soudain immobile. Une seconde, Crystal retient son souffle, certaine que le temps s'est à nouveau figé. 
Mais, pour lui donner tort, la voix reprend : 
- Maxime ! Je t'ai dit de fermer !
L'enfant écarquille les yeux, et respire de plus en plus fort. Sa poitrine se soulève de plus en plus vite. Il l'a vue. C'est Crystal, qu'il fixe d'un air horrifié. 
- Maxime ! Oh ! Tu m'écoutes ?
Crystal est intriguée par cet échange de regards, cette peur puissante qui semble pétrifier le gamin à sa fenêtre. Ainsi, il l'a voit. Elle est bien là, dans la réalité. Tout ça n'est pas un songe. Sa silhouette se dessine dans le halo jaune du lampadaire, tandis qu'elle s'approche. Il sursaute, et la bouche de l'enfant s'ouvre sur un cri silencieux, un OH d'effroi. Crystal lui sourit, lui fait un signe de la main, pour le rassurer. Il hurle. De toutes ses forces, longtemps, sans lâcher le volet. Son cri vrille la nuit. Des lumières s'allument aux autres fenêtres de la maison. Deux mains saisissent l'enfant et le retourne? Une adolescente lui intime de se calmer, l'entoure de ses bras, tout en jetant dehors un œil inquiet. 
- Il y a un monstre ! hurle le gamin. Un monstre dehors ! A contrejour, on ne voit que son doigt, au bout d'une main crispée, pointée vers l'extérieur. Il est hystérique.
- Arrête de crier comme un débile ! Dis-moi ce que tu as vu !
- Un monstre, je te dis !
- N'importe quoi, ça n'existe pas ! 
- Si ! Je te jure ! Elle m'a regardé longtemps !
Maintenant, il pleure, et malgré son incrédulité, sa sœur doit bien avouer que sa réaction n'est pas juste un caprice.
- Ferme ! Ferme, elle va rentrer ! Faut pas que le monstre vienne dans la maison !
La fille apparaît en ombre chinoise. Evidemment, le lampadaire n'éclaire que des papillons de nuit qui jouent dans le faisceau. Quelque part dans le lotissement, un chien aboie, un scooter remonte la rue.
- Tu as failli rameuter tout le quartier, soupire-t-elle avant de fermer le battant de bois.
Dans l'ombre des bosquets, Crystal pousse un long soupir. La découvrir sous la lumière a rendu ce pauvre petit garçon éperdu de terreur. Il l'a traitée de monstre. Elle est tremblante. Les jambes en coton, elle s'enfuit, longeant les murs pour ne plus être vue.


HISTOIRE A SUIVRE !

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L'histoire vous a plu ? N'hésitez pas à me laisser un petit commentaire, ça fait toujours plaisir !

Pour lire l'histoire depuis le début : 

EPISODE 1 : CRISTAL

EPISODE 2 : COSTUME

EPISODE 3-4-5 : NAVIRE - NOEUD - CORBEAU

EPISODE 6-7-8-9 : ESPRIT - VENTILATEUR - MONTRE - PRESSION

EPISODE 10-11 : CHOISIR - ACIDE

 



dimanche 14 novembre 2021

INKTOBER 2021 - NANOWRIMO / SUITE

Episode 4

 Liste de mots INKTOBER : esprit - montre - ventilateur - pression  

Il lui semble qu'elle flotte mais il n'y a pas d'eau. Une sensation étrange, pas désagréable, mais qui la plonge dans un profond désarroi. Son corps est ankylosé et en même temps, il lui est comme étranger. Détaché de son esprit. Se voit-elle d'un autre point de vue ? A peine se pose-t-elle la question que l'impression de dissociation s'évapore. La lumière autour d'elle faiblit, reprend rapidement un éclat supportable. Ses yeux font la mise au point. Un ciel bas et gris-noir, lourd ; une grande étendue de rien à perte de vue, et derrière elle, la mer déchaînée. Un instant, il a disparu, et au fond d'elle son coeur est une balle rebondissante qui cogne à tout rompre. Mais au gré des vagues au large, on peut l'apercevoir, si tant est qu'on le cherche vraiment. Là-bas dans la brume, insolent et fier, flotte le vaisseau de bois et de voiles. Sombre, et le mât décharné, il pourrait couler à chaque seconde. Et pourtant, à chaque creux, il pique du nez avant de redresser, lourdement. C'est une évidence. Le navire a essuyé bien des tempêtes. Il ne s'en laissera pas conter. Elle songe que des mystères sommeillent dans ses cales, qu'elle veut découvrir. Elle y retournera, se promet-elle. Lui, il l'attendra. Qu'elle le veuille ou non. Fantôme des pluies sombres, ombre dans les vagues, le navire sera là, aussi sûr que le soleil se couche. Pour lui donner raison, un cri rauque perce les nuages. L'expression "glacer le sang" lui revient en mémoire. L'oiseau noir vole en cercles au-dessus d'elle et quand elle lève le menton, elle sait, avec une certitude viscérale, qu'il la nargue. Il l'a suivie jusqu'à la plage. Peut-être l'y a-t-il déposée ? Pour qu'elle ne soit pas mouillée et qu'elle n'ait aucun souvenir de la traversée, ça doit être l'explication la plus rationnelle. 

Un coup d'oeil autour d'elle à nouveau. Pour répondre à l'horizon, une ligne de baraques font face à la mer, séparés du sable par un muret. A gauche, du sable encore, sur plusieurs kilomètres. A droite, la plage s'achève en anse, découpée par une imposante digue. Un sentier doit probablement épouser la courbe des falaises, avant de bifurquer et se perdre sur l'autre versant. Derrière les baraques qui longent la mer, des reliefs recouverts de maquis grimpent à l'assaut d'une colline mangée d'arbres nus. En plein été, le paysage doit être doux et verdoyant. Mais aujourd'hui, perdu dans une poudre ouatée, on lui a aspiré toutes les couleurs, on a dévoré tout soupçon de vie. Rien d'autre que ce corbeau ne semble autorisé à s'aventurer dans ce décor. Les rafales de vent fouettent les arbustes en pots, soulèvent d'épaisses volutes de sable. C'est comme si on avait braqué un immense ventilateur sur une minuscule maquette de village, pour fabriquer une tornade miniature. Il ne manque que les figurants, accrochés à des poteaux, presque arrachés au sol pour finir loin de chez eux.

Elle a froid, immobile. Quand l'eau vient lui lécher les pieds, elle sursaute. Prend en même temps conscience d'elle-même. Son corps, si glacial sur le bateau, a repris vie, animé de tremblements. Et elle n'a pas de chaussures. Sans pouvoir se souvenir de ce qu'elle portait avant, elle sait que sa tenue est différente. Un jogging rouge, qui lui rappelle vaguement quelque chose. Elle se palpe, cherche un indice dans ses poches, mais rien. Les bras le long du corps, elle reste plantée sous la pluie, indécise. Un mouvement attire son attention. Persuadée qu'il s'agit du corbeau, elle se décale sur sa droite. Pourquoi la persécute-t-il ? Il est évident que ce n'est pas un simple piaf ! Mais ce n'est qu'un amas d'algues emporté par le vent. Aucun corbeau dans les environs. Pas même une mouette. Le temps est trop agressif.

Et il presse, pense-t-elle soudain. Elle ignore comment elle est parvenue ici, et pourquoi. Mais d'une certaine façon, elle sent qu'elle a quelque chose à faire. Et tout à coup, c'est une course contre la montre. Pour répondre à l'urgence,  l'angoisse monte au fond de sa gorge., son coeur se transforme en une enclume. Elle fait trois pas devant elle, ne sachant pas où aller. Mais marcher sans but lui évitera cet insupportable immobilisme. Le sable mouillé s'enfonce sous ses pieds, et ralentissent son mouvement. Au moment où elle voudrait courir, elle s'enlise. Veut-on la retenir ? Elle perd patience. L'inertie, et l'acceptance passive, ça suffit. Elle veut des réponses. Elle veut s'élancer et tout affronter. Dans un coin de sa tête, le tic-tac d'une horloge déverse ses minutes implacables et la rend fébrile.

Elle ne l'avait pas vu, mais soudain, il surgit à quelques mètres devant elle. Sorti de nulle part, l'homme est figé et la scrute d'un air ahuri. Il la détaille l'étudie comme si elle était une bête monstrueuse, et sûrement est-ce le cas. Il la terrifie à son tour, et ils s'entreregardent un instant. Au-dessus d'eux, le tonnerre perce le ciel, le fait vibrer. Derrière elle, la mer déchaîne toute sa colère, se fracasse sur un rivage dévasté.

Ces yeux verts. Soudain, ils parlent. Ils racontent une histoire ; la sienne. Elle s'y accroche, de toutes ses forces. Elle s'approche de l'homme, sans prendre attention à son crâne dégarni, sa petite stature, ses vêtements détrempés. Il n'y a que ses yeux, si verts, qui racontent. Dieu ce qu'ils racontent ! Ca lui fait mal. A lui. Elle le sent, mais elle ne peut arrêter. Si proche maintenant, elle pose ses mains sur les bras décharnés de l'autre, dont les dents claquent fort. Elle serre, de toutes ses forces, le serre comme un fruit dont on extrait le jus. Le poids des images qui inonde son esprit manque de l'anéantir. Un son vrille ses tympans, de plus en plus fort, jusqu'à devenir presque palpable. Ce son qui habille le décor, le drape d'une terreur sourde, c'est sa voix. C'est elle qui hurle à s'en déchirer les cordes vocales. Aussi incapable de s'arrêter qu'elle l'était de les utiliser auparavant, elle lâche l'homme pour se plaquer les mains sur la bouche. Il tombe sur le sable. Les vagues viennent grignoter ses jambes, soulève ses mains inertes. Ses yeux verts sont éteints, ses lèvres entrouvertes. Avant qu'il ne roule le visage dans une flaque, elle les fixent une dernière fois.

Il est mort.

Elle aussi, elle tombe, à genoux dans l'eau. Affolée, elle ne peut se détacher de l'homme qu'elle a reconnu. Il a été le premier à l'embrasser. 

Etienne. Il s'appelait Etienne.

Tandis que le souvenir lui revient, un second plus profond jaillit à son tour.

- Je m'appelle Cristal, souffle-t-elle alors. Et c'est la première fois qu'elle entend vraiment le son de sa propre voix.

Un sentiment étrange la submerge. Elle sait qui elle est, et reviennent soudain sa conscience d'elle-même et de son corps. De son existence. Elle s'ancre aussitôt en elle, se récupère toute entière dans son nom. Elle se relève, dézippe sa veste rouge et se redressant de toute sa taille, elle fouille les cieux orageux.

- A nous deux maintenant ! s'exclame-t-elle avec défiance.



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HISTOIRE A SUIVRE !

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dimanche 24 octobre 2021

WRITING INKTOBER - "NAVIRE"/"Noeud"/"CORBEAU"

 Il fait froid. Elle est glacée. Depuis une éternité, son corps tout entier est dévoré par l'humidité, sans qu'elle puisse bouger. Ce n'est pas faute d'essayer, mais elle a eu beau se concentrer, faire appel à toute sa volonté, ses muscles n'ont pas répondu. Même ses yeux refusent de s'ouvrir. Et tout ce qu'elle peut faire, c'est tendre l'oreille, étudier le moindre son qui pourrait trahir l'endroit où elle se trouve.

Mais son immobilité, aussi insupportable soit-elle, ne lui fait pas peur. Pas d'explication à ça, simplement une idée qui suit son cours, dont elle aura le fin mot bientôt. Alors elle attend, chaque parcelle de sa peau devenant marbre, ses lèvres scellées; elle attend l'instant où elle se sentira libérée. Il viendra, cela ne se peut autrement.

Une autre éternité s'écoule, qui ne change rien à son état, et soudain elle songe que peut-être, son corps gelé, pétrifié, est condamné à dormir ainsi sans fin. Il n'y a pas eu de début, elle ne se souvient pas de l'événement qui l'a amenée à giser ici. Elle ne se souvient d'ailleurs de rien du tout. Qui est-elle, se demande-t-elle soudain. Comment savoir, si elle ne se connaît pas elle-même, si tout ça n'est pas une illusion ? Un châtiment, peut-être ? Cette immobilité, ce silence comme sous un linceul... Elle inspire profondément, sa poitrine ne bouge pas. La panique l'envahit. Rester allongée sans but, immobile avec pour seule occupation sa terreur à raisonner ? Ca ne se peut pas. Le noir se met à peser lourd, il la hérisse. Au creux de ses côtes grandit une colère brute, ses mâchoires serrées retiennent le cri de frustration qu'elle voudrait expulser.

Ca ne se peut pas ! 

Ne pas savoir, ne pas comprendre, et ne pas pouvoir demander, elle ne le supporte plus. Dans sa tête, c'est la tempête. Et tout à coup, un bruit. Sourd, violent. Puis de nouveau le silence. Elle reste à attendre. 

Un bruit. Quelque chose qui remue. De l'eau ? Elle prend soudain conscience d'un mouvement autour d'elle. Comme si on la berçait. Un autre son, plus fort à côté d'elle. Régulier... Des vagues ?

Elle retient son souffle, elle le sent au fond de sa gorge. Elle le relâche doucement, c'est ténu mais elle entend son propre gémissement. Ca y est, son corps se réveille. Lentement, alors qu'un à un, des éléments viennent à elle et lui indiquent où elle se trouve, ses pieds remuent. Puis ses doigts qui s'agitent. Il n'est plus temps de se poser des questions, toute son attention est tournée vers le contrôle de son corps. Quand enfin elle parvient à se redresser, elle n'a pas encore ouvert les yeux. Elle sait qu'elle pourrait. Bien que frigorifiée, elle sent l'énergie, l'effervescence qui anime chacune de ses cellules. Mais elle ignore si elle sera capable d'affronter ce que ses yeux vont découvrir. Elle compte dans sa tête, puis décide de se jeter dans le vide.

Ce n'est qu'une simple cabine, minuscule, entièrement en bois, avec un hublot. Une lumière chiche éclaire à peine la pièce, et la couchette sur laquelle elle était allongée. Il faut se lever. Tout à coup, elle est claustrophobe, elle a un besoin vital de quitter cet endroit. Elle s'est redressée si vite qu'elle a le tournis. Debout devant la porte, elle hésite. Et si c'était fermé ? Peut-elle casser le battant à la simple force de son épaule ?Avant tout, elle retourne vers le hublot. Mais la vue ne lui offre guère de réponse. A l'extérieur, un brouillard blanc a mangé l'horizon, écrase même les vagues qui s'élancent contre la coque. Et dans la cabine, l'humidité monte d'un cran, colle ses petits cheveux dans sa nuque. Sortir.

Elle saisit la poignée à deux mains, la tourne. La porte en bois grince, elle s'ouvre sur ses gonds, et c'est tout. Fin du suspense. Elle respire doucement. Une nouvelle étape : traverser le couloir sombre, retrouver l'air libre. Ce n'est pas si simple. Les murs remuent, ils se replient sur eux-mêmes, puis se dilatent. On peut apercevoir un escalier tout au fond mais comment l'atteindre s'il s'éloigne sans arrêt ?

Un rêve de fou, voilà ce qu'elle est en train de vivre. Et pourtant elle n'est pas incrédule. Quelque part, elle assimile l'improbable, et choisit de le vivre, pour avancer. Au premier pas dans le couloir, elle est projetée contre une paroi. Ce n'est qu'un chuchotement, à peine audible mais à la seconde où elle se redresse et se campe sur ses deux jambes, un chant s'élève. Rien de terrifiant, pas de tambours sacrificiels, comme l'idée lui a traversé l'esprit. Juste des voix de femmes qui chantent en choeur. "Can you release me ? Release me ?... Come on baby, come on baby, you knew it was time to just let go"...

Elle est figée... Cette chanson, elle la connaît. Elle avance d'un pas.

"'Cause we want to be free
But somehow it's just not that easy"
Le son se fait plus fort, en même temps que le rythme. Les choeurs chantent, et elle marche.

"Come on Darlin', hear me darlin'
'Cause you're a waste of time for me"

Le plancher couine, tangue et elle valdingue contre un autre porte à sa droite. Elle s'ouvre. C'est un champ de tournesols qu'elle découvre, à la place d'un intérieur de cabine. Stupeur. Surtout qu'au loin, sur une petite route qui se dessine, une voiture roule vers elle.

"I' trying to make you see
That baby you've got to release me
Release me, release me"

Une seconde à regarder ce décor, si réel, interloquée. Sa curiosité la démange, il faudrait comprendre ce qu'elle voit. Mais elle referme la  porte. D'autres énigmes l'attendent déjà.
"I'm going back to you anymore
Finally my weakened heart is healing though very slow"

Appuyée dos contre le panneau de bois, elle qui avait lutté pour ouvrir les yeux, les ferme. Ce sera peut-être trop pour elle. A cet instant, son corps supporte le froid, l'humidité, il parvient presque à s'adapter au roulis agressif de l'eau sur la coque. Mais son esprit, lui, pourrait bien faire une overdose. Elle doit sortir d'ici, ce couloir la rend nerveuse. Quand elle tourne la tête pour aviser l'escalier, elle réalise qu'elle est juste à côté. Il lui suffit de mettre le pied sur la première marche. Elle grimpe, aussi vite qu'elle le peut en se retenant à la corde qui sert de rembarde. Encore une porte, qu'elle enfonce avec détermination et colère.

"So stop coming around my door
'Cause you're not gonna find
What you're looking for
Release me"

La lumière l'éblouit une seconde, qu'elle passe le visage entre les mains. Elle a dérapé sur le plancher et a atterri sur les genoux. La brise soulève des mèches de cheveux roux, vient fouetter ses joues à travers ses doigts.

La proue pique vers l'avant, tranche les vagues en milliers d'éclaboussures grondantes. Toute la coque grince et se rebiffe. L'eau vient tremper le pont, les voiles claquent au-dessus de sa tête. Des cris la tirent de sa contemplation hallucinée. Elle est sur un bateau. Un de ces vieux navires de pirates qu'elle avait vus au port, lorsqu'elle était enfant.
Elle marque un temps d'arrêt. Le souvenir a jailli d'un coin de se mémoire, sans prévenir, avant de s'évaporer, la laissant essoufflée avec un doute. N'est-ce pas le même navire qu'à l'époque 
D'autres cris. Elle se relève. Il y a un homme à la barre, et un deuxième à côté du premier. Concentrés sur un point droit devant eux, ils ne lui prêtent aucune attention. Maintenant qu'elle détaille les alentours, elle voit d'autres personnes s'affairer. Il y a des gens avec des jumelles, appuyées sur le large rebord. Ils ont l'air de beaucoup s'amuser. D'autres jouent avec une sorte de bâton qu'ils se lancent. Quelques secondes lui suffisent à conclure que ce jeu n'a ni queue ni tête. D'autant que les participants discutent en même temps, et rien n'est logique.
"- Tu as pied ? Demande l'un d'eux aux trois autres, sans s'adresser à quelqu'un en particulier.
- Parce que pour jouer, tu as besoin de tes papiers ? Répond un second en attrapant le bâton.
- Ah ! Et il faut un pied ?
- Ca dépend, surtout des jours en i !"
Elle observe les quatre personnes, le nez froncé. Et soudain, elle réalise qu'elle ne saisit pas les détails. Homme ? Femme ? C'est comme si elle ne les distinguait pas vraiment dans la brume, et pourtant elle les voit bien net. Dès qu'elle essaie de regarder leurs visages, leurs traits deviennent comme flous. C'est pareil avec les marins à la barre. Pareil avec les gens aux jumelles.
"- Tu as amené la barque ?
- C'était pas écrit dans l'avis d'imposition ! 
- Ah donc elle est venue à genoux ?
- Oui et d'ailleurs, je fais du 38 !"
Elle a la nausée, soudain. Du fond de sa mémoire lui remonte cette sensation de folie douce ressentie à la lecture d'Alice au Pays des Merveilles. La seule personne saine d'esprit entourée de fous furieux.  Elle cherche autour d'elle. Tout est décousu, mais il doit bien y avoir une échappatoire. Une sortie de secours avant d'être abordée par l'un d'eux. Une barque, n'importe quoi pour sortir de cette brume opaque qui borde le navire et absorbe les bruits. Le monde est restreint à cette coque sombre.
Le désespoir la gagnerait presque, mais à nouveau c'est sa curiosité qui prend le dessus. Dans un coin, non loin de l'escalier d'où elle est montée, un énorme tas de corde se dévide nonchalamment. La corde, noire et épaisse, nouée tous les mètres se déroule par un trou dans le ponton. Elle est tendue derrière le bateau, entraînée dans son sillage.

Elle se penche au-dessus du garde-corps et scrute la surface. Elle aperçoit la grosse corde, imperturbable dans les remous. Mais à quoi sert-elle ? Et pourquoi est-elle nouée ? Elle ressemble à celles qu'on trouve dans les gymnases. Une image s'impose à elle, d'elle essayant d'y grimper sans succès, avant de conclure qu'elle n'est pas sportive. Le souvenir se mélange une minute à la réalité, tout se confond, elle sent l'odeur du gymnase, transpiration, cuir, produits de nettoyage. Puis tout se remet en place. A côté d'elle, un homme l'observe. Le dos contre le rebord, bras croisés, ses yeux noirs la dévisagent, et lui, elle le voit clairement. Il est le seul qu'elle voit vraiment et ça la terrifie. Il est immense, tout en noir, musclé. Drapé dans une colère froide. C'est soudain comme s'il projetait toute son essence vers elle, comme s'il pouvait l'écraser sans même la toucher. Il pourrait l'absorber toute entière. Elle lutte pour ne pas le formuler mais son inconscient aime cette sensation. Elle a peur, autant que ça l'excite d'être entièrement à lui. Quelque chose lui souffle que c'est déjà arrivé. Que ça arrivera encore.
Elle recule, essoufflée. Lui n'a pas bougé. Même les mouvements du bateau ne l'imprègnent pas. Il la fixe. Elle ne sait plus si elle doit fuir ou attendre quelque chose de lui.
Quand elle perçoit dans la haute stature un frisson, une crispation dans sa mâchoire, alors qu'il s'apprête à parler, son coeur à elle reçoit une violente décharge d'adrénaline. Elle ne veut pas savoir ce qu'il a à dire. Ses pieds amorcent un recul avant même qu'elle n'ait décidé quoi que ce soit. Son instinct la guide, elle ne lutte pas. Il lui faut quitter le navire, ou elle deviendra folle à lier.
Sa main saisit la corde à noeuds tandis que son corps passe par-dessus bord. Elle est entraînée dans la chute de la corde et ferme les yeux avant d'être plongée dans les eaux glacées.
La dernière image qui s'imprime au fond de son esprit, c'est cet immense corbeau aux reflets bleu, qui tournoie loin au-dessus d'elle.

Il fait froid...



HISTOIRE A SUIVRE

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