L'air est humide, à peine frais. Au loin, un lancinant brouhaha, répétitif, ponctué de cris d'oiseaux. Doucement, les sons se rapprochent, à mesure que Crystal refait surface. Sa conscience s'éveille peu à peu, au contact du sol. Du sable. Elle est allongée sur du sable, sec et fin. Autour d'elle, tout est légèrement brumeux et flou. Ou alors ses yeux peinent-ils à s'habituer, fragiles dans cette clarté diffuse. D'un geste hésitant, elle se passe la main sur le visage, se redresse et assise, cligne plusieurs fois des paupières avant de les rouvrir.
C'est l'aube au-dessus de l'horizon. La mer est encore noire, teintée d'éclats orangés là où naîtra d'ici peu un nouveau soleil. A sa droite, la digue tranche la plage pour plonger dans l'eau vingt mètres plus loin. De l'autre côté, un petit port de pêche, qu'elle devine grâce à la forêt de mats. Et elle est allongée contre un des rochers de la digue, surplombée par un parapet qui sépare le sable d'une piste cyclable.
Crystal reste plantée là un moment, étourdie. Que fait-elle là ? Comment est-elle arrivée là ? Lentement, les derniers souvenirs lui reviennent. La maison, les sables mouvants, le toit.
Le Corbeau.
Elle bondit, tourne sur elle plusieurs fois. Il n'est pas là. Si au début, Crystal s'en inquiète, elle l'admet rapidement, en fait c'est un soulagement. L'homme étrange la terrifie. Pourquoi l'a-t-il abandonnée ici ? C'est forcément lui. Cette nuit, sans savoir pourquoi, elle a perdu connaissance, des yeux inquiets tournés vers la mer. Pourquoi l'y avoir laissée, pour disparaître ensuite ?
Le temps passe et Crystal s'est assise au bord de l'eau. Maintenant le soleil est franc et rince la baie. Les immeubles, la route s'anime d'une vie agitée. La circulation est dense, la ville ronronne d'un vacarme perpétuel. Des gens vont et viennent sur les trottoirs. Crystal les a observés de loin, un moment, envieuse de leurs airs si occupés. Mais elle a finit par s'en désintéressée, consciente de ne pas l'être. Le décalage entre leurs vies remplies, sûrement faites d'objectifs et de projets, et son errance à elle, la mettait trop mal à l'aise. Scruter les nuages, leur donner un rôle imaginaire, puis vérifier, presque inconsciemment, qu'aucune silhouette de navire ne se découpe sur la ligne de fuite. Une occupation en soi, qui lui donne une contenance. Mais même la contemplation commence à faire monter en elle quelque chose qui l'agite. De l'ennui ? De l'agacement ? Les mots apparaissent au creux de son esprit, comme nouveaux, et pourtant, les uns après les autres, ils trouvent leur place. Crystal n'est plus une page blanche. Mais quel est son livre ? Non, son histoire ? Elle ferme les yeux, réfléchit, fort. Sa respiration ralentit, profonde. L'effort lui donne chaud, elle se mordille la lèvre, enfouit les doigts dans le sable.
Puis elle expire longuement, avec un grognement.
- Rien, soupire-t-elle. Et sa voix la fait sursauter.
Rien, répète-t-elle alors, pour s'habituer à elle-même. En secouant la tête, elle essuie ses mains sur ses cuisses. Son jogging est dans un état lamentable, raidi par la boue, noir plus que rouge. Et sans crier gare, du fond de son estomac jaillit une douleur inattendue, un grondement, comme des bulles qui remontent à la surface. Crystal se tient le ventre, surprise. Son corps parle. Il communique à nouveau. Et elle comprend, apprivoisant son propre langage.
- J'ai faim ! s'exclame-t-elle à mi-voix, avec un sourire satisfait. Alors la jeune femme se met debout, traverse la plage, et enjambe le parapet. Décidée à trouver de quoi se nourrir, elle se met en marche.
La ville n'est pas très grande, mais pour Crystal c'est un vrai labyrinthe. Où tout est une nouvelle distraction. Pendant un long moment, elle reste plantée sur un trottoir, fascinée par cet écran qui diffuse en boucle le même motif : une croix verte qui clignote. En-dessous, des gens entrent et sortent d'un bâtiment où une autre croix verte peinte sur la vitre indique la porte. Intriguée, Crystal suit une vieille dame. La vieille ne lui prête aucune attention, s'avance d'un pas incertain vers un comptoir, où une autre femme l'accueille avec le sourire. Elle lui lance un "bonjour Madame" jovial. Ses yeux marron en amande pétillent, et sa bouche bien charnue s'étire à nouveau, dévoilant de petites dents bien alignées. Ses cheveux d'un noir profond sont si lisses et si brillants qu'ils dessinent une auréole, sous l'éclairage des spots Pendant que les deux femmes discutent, Crystal regarde autour d'elle. Des grands rayons très éclairés, avec tout un tas de boîtes colorées. Elle s'approche, observe tout avec un grand intérêt. Tournant et retournant une boîte jaune et orange entre ses mains, elle cherche la signification des symboles dessus. La certitude d'avoir un jour su les déchiffrer la fait lever la boîte devant ses yeux, qu'elle plisse, sous l'effort de concentration. Sans bruit, sa bouche forme des sons. Elle souffle entre ses dents, suivant les symboles un à un du bout des doigts.
- D... do... dol...
Elle soupire, agacée.
- Doli... lip...lipr...
L'envie de jeter le carton contre un mur la saisit, mais elle se contient. La frustration est moins forte que le besoin de réussir. Les deux dames continuent de parler, tandis que celle aux cheveux noirs lit un papier à voix haute.
- Lire ! dit Crystal avec envie. Elle retourne à sa boîte. Debout en plein milieu de deux vastes rangées, elle continue à déchiffrer.
- Dolip... praaaan...e. Doliprane !
Le sourire de satisfaction illumine son visage. Ca y est, ça lui revient ! Pendant quelques minutes, elle s'amuse à tout lire. Les mots n'ont pas toujours un sens, mais lire lui insuffle de l'entrain, comme si elle reprenait un peu de contrôle.
Au bout d'un moment, son attention est attirée par la vieille dame. Elle part, un sachet plein de boîtes à la main, et l'autre femme a contourné le comptoir pour lui ouvrir la porte. Quand elle revient sur ses pas, Crystal se plante devant elle.
- Bonjour Madame ! fait-elle avec un signe de la main.
Elle attend, debout, mais la femme habillée d'une blouse blanche à manches courtes, ne lui répond pas. Elle ne la regarde même pas, affairée à ranger des feuilles, et fouiller dans des tiroirs.
- Bonjour, Ma-dame ! répète Crystal, plus fort, les deux mains posées à plat sur le comptoir que l'autre a contourné. Sans succès. Vexée, elle lui fait un signe.
- Excusez-moi, mais vous pourriez quand même me...
La femme s'en va brusquement, et disparaît derrière une porte qu'elle claque.
-Mais ! Mais enfin ! Hé !
Interdite, Crystal se retient difficilement de la suivre, et d'exiger une réponse. On a pas idée d'ignorer à ce point les gens !
Elle pose les yeux sur sa tenue. Peut-être son état aura-t-il fait fuir la femme à la blouse. Oui, sûrement. Elle croit se souvenir que l'apparence peut pousser les gens à s'éviter les uns les autres. Mais c'est absurde ! Elle avait juste besoin d'aide !
Son estomac se manifeste à nouveau. Elle l'avait oublié et il n'est pas content. Au diable cet endroit, elle trouvera de l'aide ailleurs.
HISTOIRE A SUIVRE !
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EPISODE 3 : NAVIRE - NOEUD - CORBEAU