dimanche 14 novembre 2021

INKTOBER 2021 - NANOWRIMO / SUITE

Episode 4

 Liste de mots INKTOBER : esprit - montre - ventilateur - pression  

Il lui semble qu'elle flotte mais il n'y a pas d'eau. Une sensation étrange, pas désagréable, mais qui la plonge dans un profond désarroi. Son corps est ankylosé et en même temps, il lui est comme étranger. Détaché de son esprit. Se voit-elle d'un autre point de vue ? A peine se pose-t-elle la question que l'impression de dissociation s'évapore. La lumière autour d'elle faiblit, reprend rapidement un éclat supportable. Ses yeux font la mise au point. Un ciel bas et gris-noir, lourd ; une grande étendue de rien à perte de vue, et derrière elle, la mer déchaînée. Un instant, il a disparu, et au fond d'elle son coeur est une balle rebondissante qui cogne à tout rompre. Mais au gré des vagues au large, on peut l'apercevoir, si tant est qu'on le cherche vraiment. Là-bas dans la brume, insolent et fier, flotte le vaisseau de bois et de voiles. Sombre, et le mât décharné, il pourrait couler à chaque seconde. Et pourtant, à chaque creux, il pique du nez avant de redresser, lourdement. C'est une évidence. Le navire a essuyé bien des tempêtes. Il ne s'en laissera pas conter. Elle songe que des mystères sommeillent dans ses cales, qu'elle veut découvrir. Elle y retournera, se promet-elle. Lui, il l'attendra. Qu'elle le veuille ou non. Fantôme des pluies sombres, ombre dans les vagues, le navire sera là, aussi sûr que le soleil se couche. Pour lui donner raison, un cri rauque perce les nuages. L'expression "glacer le sang" lui revient en mémoire. L'oiseau noir vole en cercles au-dessus d'elle et quand elle lève le menton, elle sait, avec une certitude viscérale, qu'il la nargue. Il l'a suivie jusqu'à la plage. Peut-être l'y a-t-il déposée ? Pour qu'elle ne soit pas mouillée et qu'elle n'ait aucun souvenir de la traversée, ça doit être l'explication la plus rationnelle. 

Un coup d'oeil autour d'elle à nouveau. Pour répondre à l'horizon, une ligne de baraques font face à la mer, séparés du sable par un muret. A gauche, du sable encore, sur plusieurs kilomètres. A droite, la plage s'achève en anse, découpée par une imposante digue. Un sentier doit probablement épouser la courbe des falaises, avant de bifurquer et se perdre sur l'autre versant. Derrière les baraques qui longent la mer, des reliefs recouverts de maquis grimpent à l'assaut d'une colline mangée d'arbres nus. En plein été, le paysage doit être doux et verdoyant. Mais aujourd'hui, perdu dans une poudre ouatée, on lui a aspiré toutes les couleurs, on a dévoré tout soupçon de vie. Rien d'autre que ce corbeau ne semble autorisé à s'aventurer dans ce décor. Les rafales de vent fouettent les arbustes en pots, soulèvent d'épaisses volutes de sable. C'est comme si on avait braqué un immense ventilateur sur une minuscule maquette de village, pour fabriquer une tornade miniature. Il ne manque que les figurants, accrochés à des poteaux, presque arrachés au sol pour finir loin de chez eux.

Elle a froid, immobile. Quand l'eau vient lui lécher les pieds, elle sursaute. Prend en même temps conscience d'elle-même. Son corps, si glacial sur le bateau, a repris vie, animé de tremblements. Et elle n'a pas de chaussures. Sans pouvoir se souvenir de ce qu'elle portait avant, elle sait que sa tenue est différente. Un jogging rouge, qui lui rappelle vaguement quelque chose. Elle se palpe, cherche un indice dans ses poches, mais rien. Les bras le long du corps, elle reste plantée sous la pluie, indécise. Un mouvement attire son attention. Persuadée qu'il s'agit du corbeau, elle se décale sur sa droite. Pourquoi la persécute-t-il ? Il est évident que ce n'est pas un simple piaf ! Mais ce n'est qu'un amas d'algues emporté par le vent. Aucun corbeau dans les environs. Pas même une mouette. Le temps est trop agressif.

Et il presse, pense-t-elle soudain. Elle ignore comment elle est parvenue ici, et pourquoi. Mais d'une certaine façon, elle sent qu'elle a quelque chose à faire. Et tout à coup, c'est une course contre la montre. Pour répondre à l'urgence,  l'angoisse monte au fond de sa gorge., son coeur se transforme en une enclume. Elle fait trois pas devant elle, ne sachant pas où aller. Mais marcher sans but lui évitera cet insupportable immobilisme. Le sable mouillé s'enfonce sous ses pieds, et ralentissent son mouvement. Au moment où elle voudrait courir, elle s'enlise. Veut-on la retenir ? Elle perd patience. L'inertie, et l'acceptance passive, ça suffit. Elle veut des réponses. Elle veut s'élancer et tout affronter. Dans un coin de sa tête, le tic-tac d'une horloge déverse ses minutes implacables et la rend fébrile.

Elle ne l'avait pas vu, mais soudain, il surgit à quelques mètres devant elle. Sorti de nulle part, l'homme est figé et la scrute d'un air ahuri. Il la détaille l'étudie comme si elle était une bête monstrueuse, et sûrement est-ce le cas. Il la terrifie à son tour, et ils s'entreregardent un instant. Au-dessus d'eux, le tonnerre perce le ciel, le fait vibrer. Derrière elle, la mer déchaîne toute sa colère, se fracasse sur un rivage dévasté.

Ces yeux verts. Soudain, ils parlent. Ils racontent une histoire ; la sienne. Elle s'y accroche, de toutes ses forces. Elle s'approche de l'homme, sans prendre attention à son crâne dégarni, sa petite stature, ses vêtements détrempés. Il n'y a que ses yeux, si verts, qui racontent. Dieu ce qu'ils racontent ! Ca lui fait mal. A lui. Elle le sent, mais elle ne peut arrêter. Si proche maintenant, elle pose ses mains sur les bras décharnés de l'autre, dont les dents claquent fort. Elle serre, de toutes ses forces, le serre comme un fruit dont on extrait le jus. Le poids des images qui inonde son esprit manque de l'anéantir. Un son vrille ses tympans, de plus en plus fort, jusqu'à devenir presque palpable. Ce son qui habille le décor, le drape d'une terreur sourde, c'est sa voix. C'est elle qui hurle à s'en déchirer les cordes vocales. Aussi incapable de s'arrêter qu'elle l'était de les utiliser auparavant, elle lâche l'homme pour se plaquer les mains sur la bouche. Il tombe sur le sable. Les vagues viennent grignoter ses jambes, soulève ses mains inertes. Ses yeux verts sont éteints, ses lèvres entrouvertes. Avant qu'il ne roule le visage dans une flaque, elle les fixent une dernière fois.

Il est mort.

Elle aussi, elle tombe, à genoux dans l'eau. Affolée, elle ne peut se détacher de l'homme qu'elle a reconnu. Il a été le premier à l'embrasser. 

Etienne. Il s'appelait Etienne.

Tandis que le souvenir lui revient, un second plus profond jaillit à son tour.

- Je m'appelle Cristal, souffle-t-elle alors. Et c'est la première fois qu'elle entend vraiment le son de sa propre voix.

Un sentiment étrange la submerge. Elle sait qui elle est, et reviennent soudain sa conscience d'elle-même et de son corps. De son existence. Elle s'ancre aussitôt en elle, se récupère toute entière dans son nom. Elle se relève, dézippe sa veste rouge et se redressant de toute sa taille, elle fouille les cieux orageux.

- A nous deux maintenant ! s'exclame-t-elle avec défiance.



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HISTOIRE A SUIVRE !

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dimanche 24 octobre 2021

WRITING INKTOBER - "NAVIRE"/"Noeud"/"CORBEAU"

 Il fait froid. Elle est glacée. Depuis une éternité, son corps tout entier est dévoré par l'humidité, sans qu'elle puisse bouger. Ce n'est pas faute d'essayer, mais elle a eu beau se concentrer, faire appel à toute sa volonté, ses muscles n'ont pas répondu. Même ses yeux refusent de s'ouvrir. Et tout ce qu'elle peut faire, c'est tendre l'oreille, étudier le moindre son qui pourrait trahir l'endroit où elle se trouve.

Mais son immobilité, aussi insupportable soit-elle, ne lui fait pas peur. Pas d'explication à ça, simplement une idée qui suit son cours, dont elle aura le fin mot bientôt. Alors elle attend, chaque parcelle de sa peau devenant marbre, ses lèvres scellées; elle attend l'instant où elle se sentira libérée. Il viendra, cela ne se peut autrement.

Une autre éternité s'écoule, qui ne change rien à son état, et soudain elle songe que peut-être, son corps gelé, pétrifié, est condamné à dormir ainsi sans fin. Il n'y a pas eu de début, elle ne se souvient pas de l'événement qui l'a amenée à giser ici. Elle ne se souvient d'ailleurs de rien du tout. Qui est-elle, se demande-t-elle soudain. Comment savoir, si elle ne se connaît pas elle-même, si tout ça n'est pas une illusion ? Un châtiment, peut-être ? Cette immobilité, ce silence comme sous un linceul... Elle inspire profondément, sa poitrine ne bouge pas. La panique l'envahit. Rester allongée sans but, immobile avec pour seule occupation sa terreur à raisonner ? Ca ne se peut pas. Le noir se met à peser lourd, il la hérisse. Au creux de ses côtes grandit une colère brute, ses mâchoires serrées retiennent le cri de frustration qu'elle voudrait expulser.

Ca ne se peut pas ! 

Ne pas savoir, ne pas comprendre, et ne pas pouvoir demander, elle ne le supporte plus. Dans sa tête, c'est la tempête. Et tout à coup, un bruit. Sourd, violent. Puis de nouveau le silence. Elle reste à attendre. 

Un bruit. Quelque chose qui remue. De l'eau ? Elle prend soudain conscience d'un mouvement autour d'elle. Comme si on la berçait. Un autre son, plus fort à côté d'elle. Régulier... Des vagues ?

Elle retient son souffle, elle le sent au fond de sa gorge. Elle le relâche doucement, c'est ténu mais elle entend son propre gémissement. Ca y est, son corps se réveille. Lentement, alors qu'un à un, des éléments viennent à elle et lui indiquent où elle se trouve, ses pieds remuent. Puis ses doigts qui s'agitent. Il n'est plus temps de se poser des questions, toute son attention est tournée vers le contrôle de son corps. Quand enfin elle parvient à se redresser, elle n'a pas encore ouvert les yeux. Elle sait qu'elle pourrait. Bien que frigorifiée, elle sent l'énergie, l'effervescence qui anime chacune de ses cellules. Mais elle ignore si elle sera capable d'affronter ce que ses yeux vont découvrir. Elle compte dans sa tête, puis décide de se jeter dans le vide.

Ce n'est qu'une simple cabine, minuscule, entièrement en bois, avec un hublot. Une lumière chiche éclaire à peine la pièce, et la couchette sur laquelle elle était allongée. Il faut se lever. Tout à coup, elle est claustrophobe, elle a un besoin vital de quitter cet endroit. Elle s'est redressée si vite qu'elle a le tournis. Debout devant la porte, elle hésite. Et si c'était fermé ? Peut-elle casser le battant à la simple force de son épaule ?Avant tout, elle retourne vers le hublot. Mais la vue ne lui offre guère de réponse. A l'extérieur, un brouillard blanc a mangé l'horizon, écrase même les vagues qui s'élancent contre la coque. Et dans la cabine, l'humidité monte d'un cran, colle ses petits cheveux dans sa nuque. Sortir.

Elle saisit la poignée à deux mains, la tourne. La porte en bois grince, elle s'ouvre sur ses gonds, et c'est tout. Fin du suspense. Elle respire doucement. Une nouvelle étape : traverser le couloir sombre, retrouver l'air libre. Ce n'est pas si simple. Les murs remuent, ils se replient sur eux-mêmes, puis se dilatent. On peut apercevoir un escalier tout au fond mais comment l'atteindre s'il s'éloigne sans arrêt ?

Un rêve de fou, voilà ce qu'elle est en train de vivre. Et pourtant elle n'est pas incrédule. Quelque part, elle assimile l'improbable, et choisit de le vivre, pour avancer. Au premier pas dans le couloir, elle est projetée contre une paroi. Ce n'est qu'un chuchotement, à peine audible mais à la seconde où elle se redresse et se campe sur ses deux jambes, un chant s'élève. Rien de terrifiant, pas de tambours sacrificiels, comme l'idée lui a traversé l'esprit. Juste des voix de femmes qui chantent en choeur. "Can you release me ? Release me ?... Come on baby, come on baby, you knew it was time to just let go"...

Elle est figée... Cette chanson, elle la connaît. Elle avance d'un pas.

"'Cause we want to be free
But somehow it's just not that easy"
Le son se fait plus fort, en même temps que le rythme. Les choeurs chantent, et elle marche.

"Come on Darlin', hear me darlin'
'Cause you're a waste of time for me"

Le plancher couine, tangue et elle valdingue contre un autre porte à sa droite. Elle s'ouvre. C'est un champ de tournesols qu'elle découvre, à la place d'un intérieur de cabine. Stupeur. Surtout qu'au loin, sur une petite route qui se dessine, une voiture roule vers elle.

"I' trying to make you see
That baby you've got to release me
Release me, release me"

Une seconde à regarder ce décor, si réel, interloquée. Sa curiosité la démange, il faudrait comprendre ce qu'elle voit. Mais elle referme la  porte. D'autres énigmes l'attendent déjà.
"I'm going back to you anymore
Finally my weakened heart is healing though very slow"

Appuyée dos contre le panneau de bois, elle qui avait lutté pour ouvrir les yeux, les ferme. Ce sera peut-être trop pour elle. A cet instant, son corps supporte le froid, l'humidité, il parvient presque à s'adapter au roulis agressif de l'eau sur la coque. Mais son esprit, lui, pourrait bien faire une overdose. Elle doit sortir d'ici, ce couloir la rend nerveuse. Quand elle tourne la tête pour aviser l'escalier, elle réalise qu'elle est juste à côté. Il lui suffit de mettre le pied sur la première marche. Elle grimpe, aussi vite qu'elle le peut en se retenant à la corde qui sert de rembarde. Encore une porte, qu'elle enfonce avec détermination et colère.

"So stop coming around my door
'Cause you're not gonna find
What you're looking for
Release me"

La lumière l'éblouit une seconde, qu'elle passe le visage entre les mains. Elle a dérapé sur le plancher et a atterri sur les genoux. La brise soulève des mèches de cheveux roux, vient fouetter ses joues à travers ses doigts.

La proue pique vers l'avant, tranche les vagues en milliers d'éclaboussures grondantes. Toute la coque grince et se rebiffe. L'eau vient tremper le pont, les voiles claquent au-dessus de sa tête. Des cris la tirent de sa contemplation hallucinée. Elle est sur un bateau. Un de ces vieux navires de pirates qu'elle avait vus au port, lorsqu'elle était enfant.
Elle marque un temps d'arrêt. Le souvenir a jailli d'un coin de se mémoire, sans prévenir, avant de s'évaporer, la laissant essoufflée avec un doute. N'est-ce pas le même navire qu'à l'époque 
D'autres cris. Elle se relève. Il y a un homme à la barre, et un deuxième à côté du premier. Concentrés sur un point droit devant eux, ils ne lui prêtent aucune attention. Maintenant qu'elle détaille les alentours, elle voit d'autres personnes s'affairer. Il y a des gens avec des jumelles, appuyées sur le large rebord. Ils ont l'air de beaucoup s'amuser. D'autres jouent avec une sorte de bâton qu'ils se lancent. Quelques secondes lui suffisent à conclure que ce jeu n'a ni queue ni tête. D'autant que les participants discutent en même temps, et rien n'est logique.
"- Tu as pied ? Demande l'un d'eux aux trois autres, sans s'adresser à quelqu'un en particulier.
- Parce que pour jouer, tu as besoin de tes papiers ? Répond un second en attrapant le bâton.
- Ah ! Et il faut un pied ?
- Ca dépend, surtout des jours en i !"
Elle observe les quatre personnes, le nez froncé. Et soudain, elle réalise qu'elle ne saisit pas les détails. Homme ? Femme ? C'est comme si elle ne les distinguait pas vraiment dans la brume, et pourtant elle les voit bien net. Dès qu'elle essaie de regarder leurs visages, leurs traits deviennent comme flous. C'est pareil avec les marins à la barre. Pareil avec les gens aux jumelles.
"- Tu as amené la barque ?
- C'était pas écrit dans l'avis d'imposition ! 
- Ah donc elle est venue à genoux ?
- Oui et d'ailleurs, je fais du 38 !"
Elle a la nausée, soudain. Du fond de sa mémoire lui remonte cette sensation de folie douce ressentie à la lecture d'Alice au Pays des Merveilles. La seule personne saine d'esprit entourée de fous furieux.  Elle cherche autour d'elle. Tout est décousu, mais il doit bien y avoir une échappatoire. Une sortie de secours avant d'être abordée par l'un d'eux. Une barque, n'importe quoi pour sortir de cette brume opaque qui borde le navire et absorbe les bruits. Le monde est restreint à cette coque sombre.
Le désespoir la gagnerait presque, mais à nouveau c'est sa curiosité qui prend le dessus. Dans un coin, non loin de l'escalier d'où elle est montée, un énorme tas de corde se dévide nonchalamment. La corde, noire et épaisse, nouée tous les mètres se déroule par un trou dans le ponton. Elle est tendue derrière le bateau, entraînée dans son sillage.

Elle se penche au-dessus du garde-corps et scrute la surface. Elle aperçoit la grosse corde, imperturbable dans les remous. Mais à quoi sert-elle ? Et pourquoi est-elle nouée ? Elle ressemble à celles qu'on trouve dans les gymnases. Une image s'impose à elle, d'elle essayant d'y grimper sans succès, avant de conclure qu'elle n'est pas sportive. Le souvenir se mélange une minute à la réalité, tout se confond, elle sent l'odeur du gymnase, transpiration, cuir, produits de nettoyage. Puis tout se remet en place. A côté d'elle, un homme l'observe. Le dos contre le rebord, bras croisés, ses yeux noirs la dévisagent, et lui, elle le voit clairement. Il est le seul qu'elle voit vraiment et ça la terrifie. Il est immense, tout en noir, musclé. Drapé dans une colère froide. C'est soudain comme s'il projetait toute son essence vers elle, comme s'il pouvait l'écraser sans même la toucher. Il pourrait l'absorber toute entière. Elle lutte pour ne pas le formuler mais son inconscient aime cette sensation. Elle a peur, autant que ça l'excite d'être entièrement à lui. Quelque chose lui souffle que c'est déjà arrivé. Que ça arrivera encore.
Elle recule, essoufflée. Lui n'a pas bougé. Même les mouvements du bateau ne l'imprègnent pas. Il la fixe. Elle ne sait plus si elle doit fuir ou attendre quelque chose de lui.
Quand elle perçoit dans la haute stature un frisson, une crispation dans sa mâchoire, alors qu'il s'apprête à parler, son coeur à elle reçoit une violente décharge d'adrénaline. Elle ne veut pas savoir ce qu'il a à dire. Ses pieds amorcent un recul avant même qu'elle n'ait décidé quoi que ce soit. Son instinct la guide, elle ne lutte pas. Il lui faut quitter le navire, ou elle deviendra folle à lier.
Sa main saisit la corde à noeuds tandis que son corps passe par-dessus bord. Elle est entraînée dans la chute de la corde et ferme les yeux avant d'être plongée dans les eaux glacées.
La dernière image qui s'imprime au fond de son esprit, c'est cet immense corbeau aux reflets bleu, qui tournoie loin au-dessus d'elle.

Il fait froid...



HISTOIRE A SUIVRE

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WRITING INKTOBER - "COSTUME"

 COSTUME...


Il pleut. A croire qu'il n'existe qu'un seul événement climatique au-dessus de ce fichu pays ! Pluie, pluie, et re pluie. Tout l'été. Etienne détestait ça. A chaque fois, il râlait sans discontinuer, vouant aux nuages gris et au tonnerre une rancœur tenace. Comme si le temps jouait avec ses nerfs, il prenait les jours de pluie pour une attaque personnelle. Une intention délibérée de l'emmerder.

Aujourd'hui ne déroge pas à la règle. Sauf qu'Etienne ne se plaint pas. Etienne ne dit rien. Plus un mot. Et rien que ça, putain, ça me fait mal. A chaque fois que le tonnerre gronde, j'attends. J'attends que sa voix flingue le silence, rauque, pour grogner un truc du genre "Et allez ! Vas-y que ça tonne ! Comme par hasard quand je suis en vélo !". Un sourire me pousse, d'un coup, que je n'avais pas senti arriver. Ca m'aurait fait marrer qu'il dise ça. C'est vrai qu'il n'avait pas de bol, Etienne. Toujours des galères, des soucis. Rarement graves, même s'il en a eu son lit, comme tout le monde. Mais des emmerdes, en escadrilles. Et quand il les racontait, il avait ce talent pour me crever de rire. Pas que je me moquais - il en cumulait quand même des bien bonnes !-, mais il faut dire que la quantité avait quelque chose de loufoque. Lui, ça l'horripilait à le rendre fou en fin de journée, mais vu de ma fenêtre, ce type racontait sa vie comme un sketch. Pour ça, je l'aimais un peu plus. Bon, je compatissais aussi ; il répétait toujours qu'avec lui, tout ce qui aurait dû être simple, était pour lui un combat. Je lui répondais qu'il exagérait. Mais ça, c'était avant de le voir éviter de passer sous une échelle par superstition, et se prendre la truelle de l'ouvrier au-dessus de lui. Vraiment, c'est pas de pot. Ce qui le rendait surprenant, c'est que malgré la conscience d'avoir la poisse, il ne lâchait jamais l'affaire. Ca l'énervait, mais il n'abandonnait pas. Et quelque part au fond, ça le faisait aussi un peu marrer.

Pour ça, Etienne, c'était un drôle de bonhomme. Têtu !

C'est pas faute de lui avoir dit que la plage en novembre, c'était une idée à la con. Il y tenait. Et comme de bien entendu, la pluie s'est invitée à la fête.

Comme aujourd'hui, et j'ai beau mettre les mains dans les poches et m'abriter sous les arbres, je suis moite. Je déteste cette sensation. J'ai l'impression de mijoter dans mon jus, comme dirait Etienne. Si seulement il pouvait le dire lui-même. 

J'ai ce tremblement dans la poitrine. Ca fait quatre jours qu'il ne me quitte pas. C'est difficile à supporter, alors je m'appuie sur le sternum en expirant profondément. Ma femme me répète que c'est mon ulcère qui fait son grand retour. Elle est gentille mais des fois, elle est un peu tarte. Un ulcère ? Alors un ulcère qui s'appelle Etienne, ma douce.

Je pousse un long soupir, les yeux au ciel. Une brusque seconde, c'est la colère qui roule sous les  nuages. 

Etienne.

On l'a retrouvé au bord de l'eau, après l'orage. Recroquevillé sur le sable, trempé jusqu'à l'os, le visage enfoui dans une flaque d'eau. Crise cardiaque. Foudroyante. Une seule flaque sur toute la foutue plage, et il a fallu qu'il tombe la gueule dedans. Le con. Le doc a dit qu'il était mort avant de toucher le sol. Mais quand même, par principe. Cette histoire de flaque, ça m'a foutu en l'air. C'est trop moche. Jusqu'au bout, l'Univers se sera acharné sur lui. Ca fait quatre jours que j'essaie de piger pourquoi. Des pourritures, j'en ai croisé des tas. Mariés, avec des petites nanas chouettes, des gosses qui en avaient dans le crâne, une vie facile. Etienne, lui, c'était vraiment un type bien. Blagueur, festif, volubile. J'ai jamais eu besoin de lui demander, il m'a toujours aidé comme si ça coulait de source. Tout le monde le savait, si on avait une galère, fallait appeler Etienne. Il disait jamais non.

Lui, il était célibataire. Il était pas vilain pourtant. Mais il nous ramenait toujours des énergumènes ! Une prof de yoga versée dans la sorcellerie féministe, une barmaid ex-alcoolique, une tatoueuse avec trois gosses de pères différents... celle-là, elle lui a vidé son appartement. Bref, vous voyez le tableau ? Est-ce qu'il méritait tout ça ? C'était quoi, le plan ?

J'ai jamais cru en Dieu. Etienne, il m'a fait douter une paire de fois. Quelque part, je devais espérer que quelqu'un finirait par l'aider. Mais il y a eu cette flaque. Alors ce quelqu'un, je lui botterai volontiers le cul. 

Les autres me regardent. En même temps, je dois faire une drôle de tête. Ils pleurent, et moi je bous d'une colère inutile. Putain. Etienne. Putain de pluie. Putain de flaque. Putain de vie.

La voiture traverse l'allée, la remonte jusqu'à nous. Je ne bouge pas de sous mon arbre. De toute façon, je ne peux pas m'approcher plus. Il y a une petite foule compacte autour du caveau. De la famille, des voisins, d'anciens collègues de bureau, ses copains du club, des clients, et toute sa bande de potes du centre aéré... les nôtres en fait. Puisque c'est là-bas qu'on s'est tous rencontrés. Pour une fois, on est tous là, rien que pour lui. Une belle brochette de couillons, les yeux tout rouges. On a sorti le costume des grands jours, rien que pour lui. Imbibés de pluie, la tête baissée, à renifler comme des cons.

Lui, il est parti. Sans dire au revoir.

J'irai bien, moi, lui dire au revoir, ça fait quatre jours que j'attends, depuis le coup de téléphone. Mais avant ça, je voulais comprendre ce qu'il foutait sur cette plage, en plein déluge. En cherchant des photos de lui pour les mettre au Mur des Souvenirs, j'en ai trouvé de l'Etienne de 17 ans, en slip de bain sur les rochers. Je crois que c'est la seule fois où il a vu la mer. Je me souviens vaguement qu'il avait manqué de se noyer, disparu dans les criques. On lui avait mis la main dessus quelques heures plus tard, quand il était rentré du camping du centre aéré. Depuis, la mer, c'était un sujet presque tabou. Autant dire que trente ans à l'éviter, et décider d'y partir une semaine en vacances, c'était assez surprenant de sa part. 

En suivant le cercueil des yeux, mes réflexions s'assèchent d'un coup. Les gens se sont encore resserrés sous la pluie, plus par besoin de lien que pour lutter contre le froid. Je suis tellement mouillé que mon costume me colle au cul. "J'ai le papier qui colle au bonbon !", comme dirait Etienne.

J'ai pas pu m'empêcher de le dire à voix haute. Faut croire que je ne suis pas le seul. Dans le silence chagrin, ma voix a percé et autour de moi, les copains pouffent. Ils se marrent comme des baleines sous les parapluies, à suivre une boîte en bois qui va finir au fond d'un trou. On a tous l'air malin, trempés jusqu'au slip. Sacré Etienne, ce qu'on aurait pas fait, juste pour lui !



HISTOIRE A SUIVRE !

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