lundi 30 janvier 2023

WRITING INKTOBER - EPISODE 8 : PAULO

MOTS : CASQUE -BOUSSOLE



Tout à coup, elle est avalée par une ombre intense. Elle tourne la tête dans un hoquet de panique ; le Corbeau l'a trouvée.
Mais c'est un cheval, haut et lourd, qui se braque devant elle. La découverte de l'animal, robuste et sombre, lui arrache un cri. Lui hennit, claque ses sabots sur les pavés, nerveux et agressif. Crystal saute maladroitement de côté pour l'éviter. En reculant, les jambes molles, elle trébuche et tombe durement.
- Hé ! Doucement ! Bijou !
Une voix de stentor retentit dans la rue.
- Tout doux, Bijou !
Le cheval stoppe, renâcle, incline la tête de gauche à droite violemment, avant de se calmer. Un vieil homme descend à toute vitesse de la calèche attelée. Des enfants y sont installés, qui regardent tout autour d'eux sans comprendre. D'abord le vieux cocher flatte l'encolure de l'animal, puis lui parle à voix basse, quelques secondes. Après ça, il réajuste son chapeau de feutre noir et se tourne vers Crystal. Un court instant, une grimace, une hésitation. Il remonte son pantalon de velours élimé, mal à l'aise. Sa bouche s'ouvre dans une longue inspiration. Puis il se décide et vient vers elle. Immobile, la jeune femme attend. Il ne devrait pas la voir et pourtant leurs yeux se rencontrent. A sa hauteur, il se penche et lui tend la main.
- Rien de cassé ? Demande-t-il d'une voix granuleuse.
Crystal remue les lèvres mais aucun son ne sort. Confuse, elle plisse le menton.
- Désolé pour la trouille. Bijou est une bonne jument, mais elle est encore impulsive parfois. Elle a son petit caractère, même quand on promène en ville. Vous êtes sûre que ça va ? Vous avez l'air secouée. Le vieux monsieur la scrute avec inquiétude. Elle arrive à bredouiller.
- N... non... Merc...i.
Ses mains pulsent et quand elle les ouvre devant elle, ses paumes sont écorchées.
- Ah minde ! Vous saignez !
Mais Crystal sourit. Oui, elle a mal. Elle saigne. Paradoxe étrange, c'est un fait qui la soulage, et l'ancre davantage dans la réalité. Et en plus, quelqu'un la voit et lui parle. Son air à la fois amusé et incrédule laisse le cocher perplexe. Il jauge ses passagers dans la calèche, qui l'ignorent joyeusement. 
- Ecoutez, lache-t-il enfin. Je dois finir la balade. Montez avec moi, je vous déposerai devant une pharmacie, pour qu'on soigne vos mains.
Un temps d'arrêt à l'examiner rapidement.
- Je paierai les soins bien sûr.
Crystal acquiesce, avec un grand sourire naïf. Son estomac gronde alors.
- J'ai faim ! s'exclame-t-elle sur un ton d'excuse.
Le cocher reste silencieux, ses yeux allant de la calèche à Crystal et sa tenue crottée, misérable. Il opine du chef.
- Grimpez avec moi, on va s'occuper de tout ça.
Il lui adresse un geste du menton et pendant qu'elle saute les deux marches pour s'assoier sur le banc, l'homme siffle entre ses dents.
- Allez, Bijou ! On y va !
Un petit coup sur la longe, et Bijou repart, lentement. Ses sabots claquent et résonnent en rythme sur le pavé. Les gamins derrière applaudissent, ravis. Tout en discutant de plus belle, tous se sont serrés au fond, loin du cocher.
Et de Crystal.

Les cahots de la route secouent parfois la calèche. Crystal dodeline doucement de la tête, et très vite, elle se laisse aller à une légère torpeur. Les rires des enfants à l'arrière, le soleil qui perce derrière les immeubles, la bercent. Le vieux cocher donne de temps en temps des directives au cheval, lance quelques blagues qui font ricaner les passagers. Mais c'est sur le claquement des sabots de Bijou que Crystal reste concentrée. Parce que dès que son esprit se libère, il retourne à la maison, puis au navire Et les questions qui flottent autour la font frissonner. Et le Corbeau. Le souvenir de ses yeux sombres suffit à la glacer.

- Vous avez froid ?
La voix près d'elle la fait redescendre. Elle ouvre les yeux et acquiesce en silence.
- C'est vrai que le fond de l'air est frais. On a une belle arrière-saison, mais ça y est, l'automne s'installe pour de bon. 
Le cocher annonce ça sur un ton enjoué. Crystal détourne le regard et étudie le nouveau décor qui défile autour d'elle.
Combien de temps a-t-elle somnolé ? La ville a laissé place à la forêt. Les arbres éparses forment maintenant un toit au-dessus de leur tête, comme un tunnel végétal derrière lequel apparaissent les façades de propriétés baignées de la lumière de fin de journée. A nouveau, les minutes, les heures ont défilé dans un sens qu'elle ne saisit pas. Elle perd le fil trop facilement, se sent perpétuellement perdue. Un coup d'oeil à l'arrière lui confirme que la calèche s'est vidée de ses passagers. Elle est seule avec le cocher. Et le cheval continue à marcher, imperturbable, sur un chemin de goudron grossier, bordé de clôtures. Ici, il règne un silence familier. Celui des lotissements, des habitations où tous se retrouvent en fin de journée, discutent, rient, préparent le dîner derrière les fenêtres closes. Un souvenir comme un éclair de couleurs, nostalgique, mais sans visages. Il pourrait aussi bien être une illusion, tant Crystal ne saisit pas son origine ni sa teneur. Fugace, le sentiment s'éteint et relance sa frustration. Elle expire fort, agacée. A côté d'elle, l'homme s'est mis à fredonner. Et le son de la mélodie crève le silence pour faire monter dans la lumière une mélancolie presque douloureuse.
- On est bientôt arrivés, finit-il par souffler. 
A la sortie du virage, il engage la calèche sur une piste de terre.
- Vous feriez mieux de descendre et de me suivre à pieds si vous ne voulez pas être secouée comme un prunier.
Crystal s'exécute maladroitement. Sans un mot, ses yeux fouillent les bois qui s'étendent tout autour d'elle. Le ciel bleu se teinte de violet et d'orange, sous les branches, les zones d'ombre s'étirent, les oiseaux à cette heure ne chantent plus. Les rayons de lumière mouchètent le sol de terre et de broussailles. Comme si le reste du monde s'était retiré, Crystal observe le silence, triste et léger en même temps, intruse dans le décor, incapable de décider quoi faire. Suivre l'inconnu qui lui a apporté son aide ? Où pourrait-elle bien aller. Elle lève ses mains blessées devant elle, puis, prise d'un doute, frotte la terre du bout de son pied. Pas de sables mouvants à l'horizon. Mais elle est en proie au doute. 
Le cheval a continué à avancer, et le cocher à siffloter. Aucun des deux ne s'est aperçu que Crystal est restée plantée au beau milieu du chemin. Le bruit de son estomac et la douleur du vide qui réclame la rappellent à l'ordre. D'abord manger, le reste viendra après.

Petit à petit se dessine la propriété. La distance entre les arbres s'étire, les espèces de chênes et de pins se dispersent jusqu'à laisser la place à des cyprès, des oliviers noueux et de gros mimosas. Une clôture en rondins trace la limite d'un jardin à l'herbe jaunie. Sous un poirier, une tente presque effondrée, un camion de pompier déteint. Un peu plus loin, une balançoire rouillée. La corde pend, piteuse, sans son assise. 
Le chemin se divise en deux. A gauche, une maison émerge derrière deux platanes. Sans étage, tout en pierre, elle dégage un certain charme, sans être particulièrement jolie. Sur le bord de chaque fenêtre, des géraniums rouge et rose apportent un peu de vie. A droite, le cocher engage Bijou et sa calèche vers la grange. Elle est plus grande que la maison, de guingois. Le vieux descend et, marchant d'un pas raide, tire le grand battant coulissant. Il prend le temps de détacher le harnais pour libérer Bijou. D'un geste lent et mesuré, il saisit sa longe et guide le cheval dans la grange. Crystal attend sans oser s'approcher. Elle reste seule dehors, et pendant un temps, c'est comme s'il n'existait plus qu'elle. Et les poules, qui se promènent à leur guise un peu partout. Une chèvre, qu'elle n'avait pas remarquée, tente une approche timide, à travers le grillage de son enclos. La jeune femme et l'animal se toisent, et quand Crystal tend la main doucement vers elle, la chèvre renifle ses doigts. Une seconde, elle se fige avant de secouer énergiquement la tête. Elle recule, cabre les pattes avant et s'éloigne précipitamment. Crystal a retiré sa main et a reculé, le coeur battant. 
Le ciel a changé de couleur, et la lumière baisse, rougeoyante.
- Demain, c'est Mistral !
La voix rocailleuse du cocher la fait sursauter. Il le remarque et lève les mains pour s'excuser; puis il pointe un doigt vers le haut. 
- Quand le ciel est aussi rouge au coucher du soleil, on dit que le lendemain il y aura du mistral.
Elle hausse les sourcils.
- Du vent, explique-t-il. Du vent à décorner les cocus !
Et l'homme rit en la rejoignant.
- Bref ! Suivez-moi, on va casser la croutte !
Il lui a proposé une chaise en plastique blanc, sur la terrasse devant la maison. L'homme s'est engouffré à l'intérieur et le temps qu'il revienne, le crépuscule a emporté avec lui les dernières couleurs. Le soir a éteint tous les bruits et dans l'obscurité qui entourent la maison, la vie s'est mise en veille. 
Le cocher s'appelle Paulo. Il le lui a dit juste avant d'aller chercher de quoi la soigner. Il lui a passé de la pommade, puis a collé des pansements, tout en lui expliquant qu'il vit là seul, depuis la mort de sa femme l'année dernière. Dans sa voix, Crystal a saisi combien la perte est douloureuse. Son coeur se serre en y pensant : existe-t-il quelque part quelqu'un dont le coeur se serre en pensant à elle ?
Son estomac gronde de nouveau et Crystal se plie en deux pour étouffer la douleur. Elle souffle lentement par la bouche avant de se redresser sur sa chaise. Ses yeux ne quittent plus la porte d'entrée ouverte sur le noir. Et si elle entre, pour chercher elle-même à manger ? Il est parti depuis longtemps. Mais peut-être pas autant qu'elle ne le croit. Le temps s'écoule comme de l'eau entre les doigts, tout lui échappe.
Mais Paulo émerge, alors que tout son corps se tend pour se lever. Il a un plateau dans les mains. Elle le fixe avec méfiance avant d'aviser une grande bouteille verte. Des gouttes de condensation coulent le long du verre. Rien que ça suffit à la calmer. Sa bouche, sèche jusque-là, s'ouvre avec envie.
Quand Paulo pose le plateau devant elle, la bouteille et les verres s'entrechoquent et teintent joyeusement. Les mains crispées sur les accoudoirs de la chaise, Crystal avise des cacahuètes dans un grand bol. Au milieu d'une assiette, un sandwich de belle taille, coupé en deux triangles parfaits. Crystal sent tous les muscles de sa mâchoire tressauter. Et tandis que son hôte verse l'eau dans le verre, elle louche presque sur les bulles de gaz qui grimpent en volutes et pétillent à la surface. 
D'un geste sec et avide, elle s'en empare sans ciller et le porte à ses lèvres. Mais au moment de boire, elle suspend son geste. Au fond de son ventre, un éclair d'adrénaline la paralyse et le doute lui donne des vapeurs. Les frites, les oeufs, tout ce qu'elle a touché en ville a moisi sur-le-champ. Si l'eau croupit, elle en perdra la raison, c'est sûr. 
- Quelque chose ne va pas ? s'inquiète Paulo, voyant la jeune femme figée en plein mouvement. Vous n'aimez pas le Perrier ?
De peur que le goût ne change avant qu'elle ne goutte, Crystal avale tout d'un coup, par grandes gorgées.
- Doucement, ça va vous ressortir par le nez !
Elle s'arrête net. Les bulles lui piquent le nez, les larmes lui montent aux yeux. Sur sa langue, qu'elle tourne plusieurs fois dans sa bouche, pas de goût particulier. Juste la sensation de picotements dans les narines. Elle tend le verre avec un sourire timide ?
- Encore ?
Il la resserre avec un ricanement amusé. 
- Vous allez roter toute la soirée !
Crystal vide le verre d'une traite, met un doigt sur sa bouche quand elle manque d'avaler de travers. Son nez pétille presque, ça la fait rire. les lèvres entrouvertes, un rot lui échappe, qui la surprend elle-même. Gênée, elle glisse un oeil vers Paulo, qui éclate de rire. 
- Mes enfants adoraient faire ça. Un véritable concours de rots. Ce n'est pas ce qu'il ya de plus chic, mais ça reste des gosses.
Il attrape un sandwich et le lui tend.
- Tenez, je vous ai préparé un petit casse-croûte. Je ne sais pas si vous êtes du genre végétarienne, mais dans l'état où vous êtes, un peu de jambon ne vous fera pas de mal. Et le fromage, c'est du bon, vous allez voir !
Ses dents déchirent le pain, croquent dans le jambon et le fromage. C'est une explosion de saveurs sous son crâne, qui iradient dans sa bouche. Une onde de chaleur redescend jusque dans ses jambes. Pour la première depuis son éveil, son estomac s'apaise. Ses yeux sont fermés si fort qu'elle voit des milliers de points multicolores. La barrière retient des larmes qui n'ont rien à voir avec les bulles du Perrier. Sa faim dévorante l'épuisait, manger lui apporte une chaleur qui la réconforte. 
Les deux sandwiches avalés, elle s'empare des cacahuètes. Le tout rincé de gorgées d'eau pétillante. 

A plusieurs reprises, Paulo s'amuse de la voir tout engloutir, et ne touche pas au plateau; Il va même chercher le paquet de cacahuètes, auquel Crystal fait un sort en un rien de temps. 

Paulo ne parle plus. Ses yeux fouillent l'obscurité tandis que ses mains jouent distraitement avec son briquet. Sa cigarette dessine des volutes sensuelles au-dessus de lui. Crystal est repue. Ses sens s'émoussent à mesure qu'elle glisse dans une torpeur bienvenue. De nouveau, ses pensées dérivent, et dans le ressac oscillent doucement vers le navire. Les nuagess noirs gorgés d'eau, le vent froid, le bois sombre du pont, les embruns. Et loin là-haut, formant des larges cercles au-dessus de sa tête, le Corbeau. Il la cherche.
La certitude d'avoir le Corbeau aux trousses l'électrise et elle reprend conscience en sursautant.

HISTOIRE A SUIVRE !

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L'histoire vous a plu ? N'hésitez pas à me laisser un petit commentaire, ça fait toujours plaisir !

Pour lire l'histoire depuis le début : 

EPISODE 1 : CRISTAL

EPISODE 2 : COSTUME

EPISODE 3 : NAVIRE - NOEUD - CORBEAU

EPISODE  4 : ESPRIT - VENTILATEUR - MONTRE - PRESSION

EPISODE 5  : CHOISIR - COLLE

EPISODED 6 : COINCER - ACIDE - TORTURE

EPISODE 7 : COCHER

lundi 24 octobre 2022

WRITING INKTOBER - EPISODE 7 / "Quand la faim se réveille"

 Mot : COCHER

L'air est humide, à peine frais. Au loin, un lancinant brouhaha, répétitif, ponctué de cris d'oiseaux. Doucement, les sons se rapprochent, à mesure que Crystal refait surface. Sa conscience s'éveille peu à peu, au contact du sol. Du sable. Elle est allongée sur du sable, sec et fin. Autour d'elle, tout est légèrement brumeux et flou. Ou alors ses yeux peinent-ils à s'habituer, fragiles dans cette clarté diffuse. D'un geste hésitant, elle se passe la main sur le visage, se redresse et assise, cligne plusieurs fois des paupières avant de les rouvrir.
C'est l'aube au-dessus de l'horizon. La mer est encore noire, teintée d'éclats orangés là où naîtra d'ici peu un nouveau soleil. A sa droite, la digue tranche la plage pour plonger dans l'eau vingt mètres plus loin. De l'autre côté, un petit port de pêche, qu'elle devine grâce à la forêt de mats. Et elle est allongée contre un des rochers de la digue, surplombée par un parapet qui sépare le sable d'une piste cyclable.
Crystal reste plantée là un moment, étourdie. Que fait-elle là ? Comment est-elle arrivée là ? Lentement, les derniers souvenirs lui reviennent. La maison, les sables mouvants, le toit.
Le Corbeau.
Elle bondit, tourne sur elle plusieurs fois. Il n'est pas là. Si au début, Crystal s'en inquiète, elle l'admet rapidement, en fait c'est un soulagement. L'homme étrange la terrifie. Pourquoi l'a-t-il abandonnée ici ? C'est forcément lui. Cette nuit, sans savoir pourquoi, elle a perdu connaissance, des yeux inquiets tournés vers la mer. Pourquoi l'y avoir laissée, pour disparaître ensuite ?
Le temps passe et Crystal s'est assise au bord de l'eau. Maintenant le soleil est franc et rince la baie. Les immeubles, la route s'anime d'une vie agitée. La circulation est dense, la ville ronronne d'un vacarme perpétuel. Des gens vont et viennent sur les trottoirs. Crystal les a observés de loin, un moment, envieuse de leurs airs si occupés. Mais elle a finit par s'en désintéressée, consciente de ne pas l'être. Le décalage entre leurs vies remplies, sûrement faites d'objectifs et de projets, et son errance à elle, la mettait trop mal à l'aise. Scruter les nuages, leur donner un rôle imaginaire, puis vérifier, presque inconsciemment, qu'aucune silhouette de navire ne se découpe sur la ligne de fuite. Une occupation en soi, qui lui donne une contenance. Mais même la contemplation commence à faire monter en elle quelque chose qui l'agite. De l'ennui ? De l'agacement ? Les mots apparaissent au creux de son esprit, comme nouveaux, et pourtant, les uns après les autres, ils trouvent leur place. Crystal n'est plus une page blanche. Mais quel est son livre ? Non, son histoire ? Elle ferme les yeux, réfléchit, fort. Sa respiration ralentit, profonde. L'effort lui donne chaud, elle se mordille la lèvre, enfouit les doigts dans le sable.
Puis elle expire longuement, avec un grognement.
- Rien, soupire-t-elle. Et sa voix la fait sursauter.
Rien, répète-t-elle alors, pour s'habituer à elle-même. En secouant la tête, elle essuie ses mains sur ses cuisses. Son jogging est dans un état lamentable, raidi par la boue, noir plus que rouge. Et sans crier gare, du fond de son estomac jaillit une douleur inattendue, un grondement, comme des bulles qui remontent à la surface. Crystal se tient le ventre, surprise. Son corps parle. Il communique à nouveau. Et elle comprend, apprivoisant son propre langage.
- J'ai faim ! s'exclame-t-elle à mi-voix, avec un sourire satisfait. Alors la jeune femme se met debout, traverse la plage, et enjambe le parapet. Décidée à trouver de quoi se nourrir, elle se met en marche.


La ville n'est pas très grande, mais pour Crystal c'est un vrai labyrinthe. Où tout est une nouvelle distraction. Pendant un long moment, elle reste plantée sur un trottoir, fascinée par cet écran qui diffuse en boucle le même motif : une croix verte qui clignote. En-dessous, des gens entrent et sortent d'un bâtiment où une autre croix verte peinte sur la vitre indique la porte. Intriguée, Crystal suit une vieille dame. La vieille ne lui prête aucune attention, s'avance d'un pas incertain vers un comptoir, où une autre femme l'accueille avec le sourire. Elle lui lance un "bonjour Madame" jovial. Ses yeux marron en amande pétillent, et sa bouche bien charnue s'étire à nouveau, dévoilant de petites dents bien alignées. Ses cheveux d'un noir profond sont si lisses et si brillants qu'ils dessinent une auréole, sous l'éclairage des spots Pendant que les deux femmes discutent, Crystal regarde autour d'elle. Des grands rayons très éclairés, avec tout un tas de boîtes colorées. Elle s'approche, observe tout avec un grand intérêt. Tournant et retournant une boîte jaune et orange entre ses mains, elle cherche la signification des symboles dessus. La certitude d'avoir un jour su les déchiffrer la fait lever la boîte devant ses yeux, qu'elle plisse, sous l'effort de concentration. Sans bruit, sa bouche forme des sons. Elle souffle entre ses dents, suivant les symboles un à un du bout des doigts.
- D... do... dol...
Elle soupire, agacée.
- Doli... lip...lipr...
L'envie de jeter le carton contre un mur la saisit, mais elle se contient. La frustration est moins forte que le besoin de réussir. Les deux dames continuent de parler, tandis que celle aux cheveux noirs lit un papier à voix haute.
- Lire ! dit Crystal avec envie. Elle retourne à sa boîte. Debout en plein milieu de deux vastes rangées, elle continue à déchiffrer.
- Dolip... praaaan...e. Doliprane ! 
Le sourire de satisfaction illumine son visage. Ca y est, ça lui revient ! Pendant quelques minutes, elle s'amuse à tout lire. Les mots n'ont pas toujours un sens, mais lire lui insuffle de l'entrain, comme si elle reprenait un peu de contrôle.
Au bout d'un moment, son attention est attirée par la vieille dame. Elle part, un sachet plein de boîtes à la main, et l'autre femme a contourné le comptoir pour lui ouvrir la porte. Quand elle revient sur ses pas, Crystal se plante devant elle.
- Bonjour Madame ! fait-elle avec un signe de la main.
Elle attend, debout, mais la femme habillée d'une blouse blanche à manches courtes, ne lui répond pas. Elle ne la regarde même pas, affairée à ranger des feuilles, et fouiller dans des tiroirs. 
- Bonjour, Ma-dame ! répète Crystal, plus fort, les deux mains posées à plat sur le comptoir que l'autre a contourné. Sans succès. Vexée, elle lui fait un signe.
- Excusez-moi, mais vous pourriez quand même me...
La femme s'en va brusquement, et disparaît derrière une porte qu'elle claque.
-Mais ! Mais enfin ! Hé !
Interdite, Crystal se retient difficilement de la suivre, et d'exiger une réponse. On a pas idée d'ignorer à ce point les gens ! 
Elle pose les yeux sur sa tenue. Peut-être son état aura-t-il fait fuir la femme à la blouse. Oui, sûrement. Elle croit se souvenir que l'apparence peut pousser les gens à s'éviter les uns les autres. Mais c'est absurde ! Elle avait juste besoin d'aide !
Son estomac se manifeste à nouveau. Elle l'avait oublié et il n'est pas content. Au diable cet endroit, elle trouvera de l'aide ailleurs. 

Dans plusieurs commerces, -Crystal a compris qu'elle avait visité une pharmacie-, elle essaie de parler avec les visiteurs. Sans jamais obtenir de réponse. Elle est comme invisible. Ce qui n'était qu'une contrariété face à un individualisme certain, se mue rapidement en panique. Pourquoi tous agissent comme s'ils ne la voient pas ? Et si personne ne la voit, qu'est-elle devenue ?
Au coin d'un vieux bâtiment à trois étages, elle emprunte une ruelle pavée. Les mains enfoncées dans les poches de sa veste, elle lève à peine le nez sur les façades repeintes, toutes de couleurs vives, pour un ensemble festif. Des guirlandes de fanions font comme un plafond et ici, énormément de monde circule, dans les boutiques, à l'ombre des stores, et beaucoup portent un ou plusieurs sacs. Crystal remarque, avec inquiétude, que même si personne ne la regarde, les passants l'évitent, s'écartent instinctivement, avec de bref rictus de répulsion ou de crainte.
Les odeurs se succèdent autour d'elle, toutes aguicheuses. A des endroits, des files d'attente se forment devant des comptoirs d'où se dégagent des parfums qui lui tordent l'estomac. Ses yeux décortiquent ces bouches qui s'ouvrent, croquent, déchirent; ses joues gonflées et les mâchoires qui broient. La salive noie ses dents, et elle s'humecte les lèvres, sèches. Quand un homme d'une cinquantaine d'années passe à côté d'elle, aspirant à la paille un liquide brun d'un grand verre transparent, Crystal sent le désespoir poindre. Elle double les gens qui patientent devant un petit stand et pose ses deux mains sur le comptoir vitré.
- Bonjour ! s'exclame-t-elle. Pourriez-vous m...
- Charly ! Il manque deux portions de frites !
Le type est grand, assez maigre, probablement la trentaine, et malgré le bandana autour de sa tête, il sue à grosses gouttes. Il se tourne vers son collègue, derrière lui, qui s'affaire au-dessus d'une drôle de machine. Ils ne prennent pas attention à la rousse devant eux.
Elle se met sur la pointe des pieds.
- Hé ! Je vous parle ! Vous pouvez me répondre, non ?
Mais pas de réaction. Elle attend encore, observant le dénommé Charly jeter des patates dans la cuve en ébullition. Un fumet s'en dégage et lui soulève à nouveau l'estomac. Des frites. Le mot explose dans sa tête, en même temps que la salive envahit sa bouche. Frite. Friteuse.
La frustration monte aussi, en volutes. Quand Charly pose deux barquettes sur le comptoir, juste sous le nez de Crystal, elle craque. D'une main furtive, elle attrape l'une des barquettes. Ses doigts se referment sur une longue frite encore brûlante, et ses yeux se dilatent d'envie. Mais en une seconde, la frite noircit puis toutes les autres, avant se recouvrir de moisissure. Elle suspend son geste , bouche bée. Incrédule, elle fourrage dans la barquette, la fait tomber et saisit la seconde. Même phénomène, les frites noircissent et moisissent à la seconde où elle les touche. De rage, Crystal jette tout par terre en grognant. 
- Non mais c'est quoi ce délire ?
La voix du type derrière le comptoir fait sursauter Crystal. Elle s'attend à se faire tancer. 
- Charly, tu as fait tomber les frites ! s'écrie Bandana.
Charly lui répond sans se retourner.
- Mais non, je les ai posées sur le comptoir.
- Les barquettes sont tombées !
Le ton monte entre eux, avant que Charly, perplexe, baisse les bras et relance deux commandes pour apaiser son collègue. 
Crystal s'éloigne, d'abord à reculons, puis en courant. Ils ne l'ont pas regardée, personne ne l'a remarquée alors qu'elle piquait une crise. Elle trottine, perdue.

Un peu plus loin, sur un banc, un couple partage un repas. Des oeufs durs, dans une petite boîte bleue, des sandwiches. Crystal se faufile entre le bosquet et le banc, et glisse une main jusqu'à la boîte. Ses doigts tendus effleurent un œuf. Aussitôt, il noircit. Et à son contact tous les autres moisissent. L'homme n'a rien remarqué, et se sert. Mais une seconde après avoir mordu, il recrache sa bouchée avec une expression de dégoût.
- Ah ! Quelle horreur ! Ils sont pourris tes œufs !
Sa compagne penche la tête, dubitative.
- Mais non ! Je les ai achetés hier. Et je viens d'en manger un, il n'y avait pas de souci.
- Ils ont tourné, regarde. Ils sont tous noirs.
Crystal les scrute, recroquevillée, le cœur au bord des lèvres. La faim la tenaille avec d'autant plus de violence qu'elle comprend que manger lui semble interdit. En proie à une douleur qui lui vrille l'estomac, elle fuit. D'un pas mal assuré, elle court sans but, traverse plusieurs rues.

Au bout d'un moment, éperdue, Crystal s'adosse à un mur. Les immeubles ont défilé autour d'elle, sans qu'elle ait la moindre idée du quartier où elle se trouve Le goudron est fissuré, les pavés abîmés. Du linge pend aux fenêtres et les odeurs de nourriture - nouvelle bouffée de chaleur- ont laissé place aux effluves d'égouts. Ici le ciel est d'un bleu électrique, découpé aux ciseaux par les toits vieillis. Ici, on ne voit plus la mer.
Lentement, la jeune femme reprend son souffle. D'un geste mécanique, elle repousse les mèches de cheveux roux hirsutes qui encadrent sa mine très pâle. Le soleil ne chauffe pas. Elle a froid. Elle ne sait pas quoi faire, et une de ses pensées s'égare vers le Corbeau. La veste qu'il lui avait laissée n'était plus là à son réveil. Lui non plus d'ailleurs. Dans cet endroit inconnu, si déstabilisant, peut-être aurait-il mieux valu qu'il soit avec elle. Il semblait savoir beaucoup de choses. 
- Non !
Elle soupire, et la tête dans les mains, se laisse glisser le long du mur pour s'agenouiller. Ses pieds la font souffrir maintenant. Elle reste comme ça un moment, se rassemble peu à peu. Inspire, expirer en cherchant à se calmer. Il lui faut garder les idées claires. Et rester en mouvement. Traîner dans cette lumière oranger, enveloppée de conversations inaudibles, ça ne la rassure pas.
A nouveau, elle marche sans but, les mains dans les poches. Les portes cochères défilent, avant de tomber sur une cour ouverte sous un bâtiment. En l'empruntant, on débouche sur la rue parallèle. Crystal tourne. Dans l'ombre de la cour mal éclairée, elle découvre une exposition de grandes images en noir et blanc.  Lentement, elle observe chaque tirage, chaque détail. Pendant quelques minutes, regarder les photos l'apaisent. Presque à la sortie, dans un rayon de soleil, la dernière l'attire. Tout à coup fascinée, elle se fige. 
C'est un bateau en pleine tempête. Sa proue, une femme aux yeux bandés, pointe son visage vers le ciel et le navire tout entier semble sur le point de sombrer dans la mer démontée. Les nuages en fond sont énormes, épais, dans une multitude de nuances de gris et de noir. Et dans un faisceau de lumière blanche qui nimbe les voiles, un immense oiseau noir. Une silhouette qui se découpe sur fond de tempête, imperturbable dans le tumulte. Un corbeau.
Crystal recule, mal à l'aise.
Elle n'entend pas ce bruit, des claquements sourds et rythmés, qui viennent vers elle...


HISTOIRE A SUIVRE !

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Pour lire l'histoire depuis le début : 

EPISODE 1 : CRISTAL

EPISODE 2 : COSTUME

EPISODE 3 : NAVIRE - NOEUD - CORBEAU

EPISODE  4 : ESPRIT - VENTILATEUR - MONTRE - PRESSION

EPISODE 5  : CHOISIR - COLLE

EPISODED 6 : COINCER - ACIDE - TORTURE

lundi 5 septembre 2022

WRITING INKTOBER - EPISODE 6

 MOT : COINCER - ACIDE - TOITURE


Elle marche depuis des heures. Le silence dort au-dessus de  la ville. Un camion anonyme traverse une avenue, et si un véhicule passe près d'elle, Crystal se cache, apeurée. Elle a écumé les lotissements, en vain. Maintenant, elle a choisi une petite route goudronnée qui sillonne entre des maisons de plus en plus éloignées les unes des autres, à l'assaut d'une colline. Elle longe des vignes et des vergers. Loin en contrebas, elle devine la mer. Une vaste étendue noire, qui absorbe toute lumière. Crystal marque un temps d'arrêt et regarde en arrière. On ne peut pas apercevoir la ligne d'horizon, mais on devine les plages qui grignotent la ville. Elle soupire, épuisée. Des cris de mouettes, au loin, la font régulièrement sursauter et la pousse à accélérer le pas, avec le sentiment d'être une bête traquée. 
Une impasse se dessine sur sa droite, qui vient couper la route en deux voies. Dans un dernier effort, avec un brin d'espoir, Crystal tourne à droite. Le chemin est en terre battue au bout de quelques mètres, là où le seul lampadaire de la rue cesse de déverser ses lueurs orange. Ce n'est plus qu'un tunnel d'obscurité, ponctué de toits sombres. Crystal déglutit, hésitante. Elle envisage de passer le reste de la nuit à l'abri sous la lumière. Mais le Corbeau n'est sûrement pas loin, elle ferait une proie facile. Et il lui faut trouver son foyer. C'est un besoin presque vital. En marchant, elle observe autour d'elle. Très vite, elle réalise que ses yeux se sont habitués, elle distingue mieux les détails. Le ciel s'est dégagé, une lune ovale dispense un peu de clarté, et vient découper à la serpe un décor en clair-obscur. 

Tout à coup, ça lui revient. Crystal a déjà marché par ici. Les cailloux qui roulent sous ses baskets, les fils électriques qui relient les poteaux en béton, le long des clôtures de droite. Jusqu'au bout du chemin. Quelque part par ici, il y a une piscine, surplombée d'un petit jacuzzi en pierres bleues. La terrasse qui y fait face ouvre sur une façade principale de la maison, abritée sous une tonnelle en fer forgé. C'est ici, Crystal en est sûre. Sa maison. Elle accélère. L'impasse s'achève sur un grand portail noir. On devine le dense feuillage d'un olivier taillé en boule et derrière lui deux grandes fenêtres à l'étage. Celle de gauche, c'est celle de sa chambre. Soulagement mêlé d'une douleur sourde. Ce besoin de se sentir en sécurité dans sa bulle est si fort qu'il l'étouffe. Elle se précipite sur la poignée, la tourne. C'est fermé à clé. Elle s'acharne un instant, alors que ses yeux débordent de larmes. Errer dans la ville, porter en elle cette douleur insupportable, ces questions sans réponse, la fuite en avant, le Corbeau, le bateau... pour arriver à cette porte qui lui refuse l'accès à ce qu'elle recherche désespérément. Crystal ne l'accepte pas. Hystérique, elle secoue la poignée comme une forcenée, hurle et donne des coups de pied sur la toile. Le bruit est terrible, il résonne jusque loin dans la nuit. Tant pis, que quelqu'un allume des lumières, qu'on vienne la voir, la folle rousse, perdue aux portes de chez elle.

Elle pleure, appuyée contre le portail, avant de se laisser glisser au sol, le visage dans ses mains. Il lui faut quelques minutes pour éteindre le feu qui brûle dans sa gorge. Inspirant doucement, elle expire longuement, relève la tête vers le ciel. Son calme est revenu. En surface. Elle se redresse, face à la clôture. Sur la gauche, le mur crépis d'orange descend et forme une vague, avant d'être grignoté par les lauriers au-dessus. Juste là, il y a un petit espace entre le portail et le mur. Elle pose un pied sur le gros gond et se hisse sur le dessus. Agile, elle enjambe la paroi et se laisse tomber de l'autre côté. Ce n'était pas si compliqué. Dans le jardin, elle se retrouve sur la pelouse, au pied de l'olivier. Près d'elle, la piscine s'étend, avec à son flanc, le jacuzzi. Derrière le portail, une allée de graviers mène à la terrasse, coupé par deux piliers. De grands rosiers grimpent à l'assaut de la tonnelle. La jeune femme avance sur le pelouse, emprunte un petit sentier de pierres de taille, jusqu'à la terrasse. Alors qu'elle scrute les fenêtres de l'étage, un mouvement la surprend. Une ondulation sous ses pieds. D'abord imperceptible. Puis assez forte pour manquer de perdre l'équilibre. Elle écarte les bras, tente de se rattraper, mais le sol remue et elle trébuche. Sa main agrippe un rosier. Les épines lui déchirent la paume, les joues. Elle crie. La piscine, la pelouse, les graviers, tout gondole, comme si le sol n'était fait que d'un vaste trompe l'œil peint à la surface de l'eau. Ses pieds s'enfoncent, absorbés par le décor. Des sables mouvants ! Aussi absurde que le répète une voix dans sa tête, le sol la dévore. Crystal se débat de toutes ses forces, mais très vite, elle est immergée jusqu'à la taille dans une gadoue presque compacte. Ca colle, et elle dérape dans un concert de bruits de succion écœurants. Chaque mouvement est un combat, et quelque part au fond d'elle monte un cri qui ne lui appartient pas. "Artax !" Et la peur l'envahit à nouveau, la figeant sur place. La boue acide lui entre dans la bouche, tandis qu'elle essaie d'aspirer de l'air à grandes goulées. Elle recrache, tousse, gémit en tentant de surnager, d'attraper ce qu'elle peut. La maison la surplombe de si haut, un juge impartial qui l'étudie en silence. Le sol entier fait comme un tourbillon maintenant, l'emporte au fond de lui. Dans une dernière tentative, elle manque de peu le tronc d'un autre rosier. Son bras s'embourbe et elle sombre, dans un mélange de cris et de gargouillis.

C'est donc la fin. A quoi bon cet éveil, pour retourner dans les ténèbres. Sans l'ombre d'une réponse. Au-dessus d'elle, les étoiles brillent, indifférentes au spectacle. L'espace d'une seconde, une ombre les dissimule. La jeune femme tend sa main libre vers elles et ferme les yeux. Elle capitule.

Quelque chose enserre ses doigts. Une poigne forte, assurée, qui tout à coup tire. Doucement d'abord, puis par à-coups de plus en plus forts. La douleur lui vrille la nuque. Crystal se sent déchirée, piégée dans une boue infâme qui ne veut pas la libérer. Mais la serre qui retient sa main tire, et une autre lui attrape le  bras. Violemment, elle est extirpée du sol. Quand son autre bras est dégagé, elle lève la tête et saisit les poignets qui cherchent à la sauver. Emportés dans l'élan, avec un dernier bruit d'aspiration, Crystal part en arrière. Elle ouvre les yeux. Un grognement à son oreille, un souffle chaud dans sa nuque. Soudain, elle est à plusieurs mètres au-dessus du sol, et deux bras lui enserrent la taille. Sous ses chaussures transformées en buches de boue informes, le sol a repris une apparence insoupçonnable. Une piscine entourée de pelouse, une belle allée de graviers coupée par un muret et deux piliers. Des sables mouvants fous, qu'elle pourrait penser avoir rêvés, si Crystal n'était pas entièrement recouverte de gadoue. Son coeur bat encore dans ses oreilles, ses jambes tressautent, et ses bras lui font mal. Le paysage défile, tandis qu'on la porte comme un paquet de linge sale. Elle se débattrait bien pour qu'on la lâche, mais l'idée de retomber dans un de ces pièges surréalistes lui fait tenir sa langue. Au bout d'un moment, la brise la glace, et elle grelotte. Sans s'en rendre compte, elle gémit. Et soudain, elle sent un choc sous ses pieds.

On la pose, sur le toit d'une maison. Dès qu'elle retrouve l'équilibre, Crystal s'éloigne sur les tuiles, et se retourne. Devant elle se redresse l'homme corbeau. Il la fixe et son regard n'est pas amène.
Il semble essoufflé, agacé. Sur ses vêtements, et ses ailes noires, des tâches de boue. Crystal se laisse tomber doucement, épuisée, sans le quitter des yeux. Le voyage lui a retourné l'estomac. Le froid la transperce, tandis qu'elle se recroqueville et croise ses bras serrés contre sa poitrine. Elle essaie de ne pas claquer des dents alors toute sa mâchoire tressaute, et la boue séchée lui tire le visage. Reprenant son souffle, elle jette des coups d'œil inquiets autour d'elle. Au loin, des chiens se répondent, et l'atmosphère prend une tournure lugubre. Toujours tremblante, et pour se donner contenance, elle s'essuie le visage, balayer les morceaux de terre figée sur son pantalon. Sa respiration est hachée, et son esprit lutte pour garder un semblant de cohésion. Des images fusent dans tous les sens sous son crâne, sans comprendre ce qui vient de se passer. Était-ce une illusion ? Et si ça n'en était pas une, comment l'interpréter ? Depuis son éveil, elle n'a rien vu de tel. Pourquoi justement chez elle ? Dans sa maison ! Son foyer. Le seul endroit où elle pensait être en sécurité. La jeune femme soupire, accablée. Elle qui croyait pouvoir se reposer, la voilà tout à coup totalement seule. Rien ne peut la protéger, et sa maison, elle le comprend alors, lui refuse l'accès. Sans pouvoir expliquer comment cela peut être possible, elle sait que rentrer dans sa maison ne lui ai plus autorisé.
D'avant en arrière, elle se balance pour se réchauffer. Un bruit sec juste à côté d'elle la fait bondir. En une seconde, Crystal est accroupie, prête à détaler. Une masse informe vient de s'échouer à ses pieds. Le temps de saisir ce que c'est, elle s'est relevée, et recule, oubliant l'espace d'une seconde, qu'elle est sur un toit. La tuile cède sous elle, et elle part à la renverse. Son corps bascule dans le vide et elle agite les bras pour retrouver son équilibre. Penchée à l'oblique, elle voit le jardinet en contrebas, avec une rangée de lavandes, un petit carré de pelouse qui, elle le jurerait, s'est mis à onduler. Sa bouche s'ouvre sur un cri, interrompu par la poigne ferme du corbeau. Négligemment, il l'attire vers lui d'un geste sec. Plaquée tout à coup contre lui, le sang aux tempes, ses pieds glissent sur les tuiles avant de reprendre l'équilibre. Sa tête posée sur son torse, ses cheveux roux emmêlés devant le visage, Crystal ne bouge plus. Il lui tient toujours le poignet, et attentive, elle sent son souffle dans son cou. Puis elle s'écarte, lentement, sans oser trop s'éloigner. Le Corbeau la terrifie, mais il lui a sauvé deux fois la vie en peu de temps. Il ne faudrait pas provoquer l'adage, "jamais deux sans trois".
- Merci, souffle-t-elle. Ses yeux vont du jardinet au Corbeau.
- La veste.
La voix est basse, profonde.
- Qu... quoi ?
- La veste.
Elle est pétrifiée. Chaque mot est découpé à la hache, et empli Crystal d'une crainte sourde. Piquée d'un brin de curiosité. Elle tourne lentement la tête vers le tas qui l'a fait sursauter. Le Corbeau lui fait un bref signe du menton. Ce qu'il a jeté et qui a manqué de la faire tomber du toit, c'est une simple veste noire. La jeune femme pousse un soupir à la fois surpris et gêné.
- Ah.
Elle se baisse pour la ramasser et la lui tend. Le vêtement est trop long, trop grand mais il est encore chaud. L'homme la toise, et lui adresse à nouveau un signe de tête.
- C'est... c'est pour moi ?... Merci.
De crainte qu'il change d'avis, Crystal l'enfile, et la referme autour d'elle, appréciant la chaleur qui l'entoure. 
- Dites, on ne pourrait pas descendre, maintenant ? Demande-t-elle après quelques minutes.
Le Corbeau détourne le visage vers le ciel. Plus un mot ne sort de sa bouche serrée. Crystal s'agenouille pour attendre. Mais après un moment, elle ne tient plus en place. Il lui tourne carrément le dos maintenant, ses ailes noires lovées autour de lui.
- Excusez-moi, je vous parle. Je vous demande si on peut descendre
Pas de réponse.
L'énervement prend le pas à nouveau sur la peur. Ce toit la rend dingue, et tout bien réfléchis, même s'il lui a sauvé la vie, elle n'a pas à obéir au Corbeau. Si elle veut descendre, elle peut le faire. Non ?
- Oh et puis zut, râle-t-elle. Je ne sais peut-être pas voler, mais je peux me débrouiller.
La jeune femme avise le bord du toit et la gouttière. Il suffit de s'y accrocher, et d'escalader. Ce n'est pas si haut. Les jambes dans le vide, elle se laisse glisser doucement, jusqu'à ce que le bout de ses pieds atteigne le parapet, un peu plus bas. Sa tête et ses bras sont toujours sur le toit, quand tout à coup, lui vient un doute. Elle se râcle la gorge, marque un temps d'arrêt, et interpelle le Corbeau :
- Vous pouvez au moins me dire si je risque de tomber sur des sables mouvants là en bas ?
La seule chose qui lui répond, c'est le vrombissement d'un scooter, très loin en ville.
- Ok.
Elle finit sa descente, son agacement montant d'un cran. L'épisode du sol qui aspire les gens la terrifie encore, mais rester immobile à attendre, sans savoir quoi, c'est le meilleur moyen d'effilocher un peu plus sa raison. En équilibre sur le faîte de ce qui semble être un garage, Crystal tâte leur solidité, avant de lâcher la gouttière. Il lui faudra le traverser sur au moins deux mètres, avant de se laisser glisser sur le rebord et arriver enfin en bas. Un pas, puis deux. La veste mal fermée se gonfle dans la brise, et glace la transpiration qui lui dessine des lézardes dans le dos. Elle parvient à l'autre bout sans accroc. Toujours lentement, à l'image d'une funambule, Crystal s'accroupit et s'allonge. Sous ses genoux, elle sent le feuillage d'une épaisse glycine aux prises avec le tuyau qu'elle essaie d'attraper. Un creux entre deux branches accueille sa basket. Elle lâche le rebord et attrape la gouttière d'une main, et le tronc de la glycine de l'autre. De son deuxième pied, elle prend appui sur une autre branche. Ses poumons pèsent lourds, elle est presque en apnée. Une couronne de cheveux collent à son front. L'escalade se fait sans grâce mais la jeune femme parvient à se frayer un chemin. 
Soudain, un bruit de bois qui éclate. La seconde d'après, Crystal dégringole. Le sol la cueille violemment sans qu'elle ait eu le temps de crier. Allongée sur le gravier, des milliers de petits angles pointus s'enfoncent dans sa chair. 
La jeune femme gémit, avant de tousser pour reprendre sa respiration. Le souffle coupé, son coeur a raté plusieurs battements, et tout à coup, la douleur d'abord foudroyante, se déverse comme un tsunami dans chaque parcelle de son corps. Ses bras acceptent de remuer, non sans craquer un peu, et elle se frotte l'arrière du crâne. Les yeux rivés sur le ciel noir, elle plie lentement les genoux, puis se redresse. Sa tête résonne comme un caisson de batterie, et son orgueil en a pris un coup. Mais au moins, elle a quitté le toit. Elle s'en remettra. Sous elle, les graviers crissent. Ils semblent bien réels. Pourtant, Crystal n'est pas sûre. Elle se lève et marche en tâtant le sol à chaque pas. Un peu plus loin, un portail en bois donne sur l'impasse. Il faut qu'elle quitte cet endroit. Toujours sur la pointe des pieds, elle remonte un petit chemin bordé de lavandes. Les fleurs libèrent un parfum fort qui fait remonter des images. Juste une impression. De réconfort, quelque chose de familier. Ca lui fait de nouveau monter cette boule de tristesse au fond de la gorge. Tentée, elle avance sa main pour cueillir un brin. Mais elle stoppée net dans son geste.
Le Corbeau l'a attrapée par le poignet d'un mouvement sec qui l'a surprise. Quand elle lève son visage vers lui, il la toise de ce regard pénétrant qui la fige. Derrière lui, le portail est grand ouvert. Il continue de la regarder et secoue la tête.
- Ne touche à rien, gronde-t-il. Sors d'ici, maintenant !
Crystal obéit. Elle trottine presque, à la fois craintive et vexée. Le Corbeau ferme le battement à sa suite. D'un geste autoritaire de la main, il lui indique le chemin. 

Ils marchent dans le noir, sans un mot, Crystal juste derrière le Corbeau. Elle ne le suit pas vraiment, simplement, elle ne sait pas où aller. Et, s'il fallait vraiment l'avouer, un fond de curiosité la pousse aussi à étudier l'homme étrange, autant qu'elle le redoute.
Sous le grand lampadaire à l'entrée de l'impasse, ils aperçoivent tous les deux la mer loin sur la gauche. A droite, un grand champ de vignes sépare le lotissement d'où ils viennent de tous les autres. Juste sur leur gauche, les bois grignotent le trottoir, ponctués de grandes propriétés, avant d'être dispersés par la ville.

Au-delà de toutes les émotions qui la submergent, Crystal ressent surtout la solitude. La nuit est presque morte. A part son inquiétant acolyte, le reste du monde n'existe pas à cette heure. Le calme fait soudain comme du sel sur une plaie. Elle renifle, et ressert les bords de la veste autour d'elle. Chaque inspiration soulève sa poitrine mais elle n'a pas assez d'air, un étau enserre son corps tout entier. Un étau d'angoisse que n'arrange pas ses deux yeux noirs qui la transpercent. La jeune femme les sent, posés sur elle. Le Corbeau reste immobile, juste à la lisière de la lumière, mais il ne cesse de l'observer. Qu'attend-il à la fin ?  Le spectacle de Crystal en proie à son désespoir lui plaît-il ?
Et toutes ses questions qui la tourmentent, elle n'en peut plus tout à coup. Elles lui donnent le tournis. En bas de la colline, la lune se reflète légèrement sur la mer. Elle se découpe sur un horizon invisible, et alors la jeune femme est parcouru d'un frisson. 
Elle coure. Aussi vite qu'elle le peut, la brise sifflant à ses oreilles, elle dévale la route. Ses jambes s'emmêlent, et chaque pas est une décharge de douleur, mais elle coure, sans s'arrêter.
Elle trébuche une première fois, en prise avec une panique totale. A travers son jogging, elle s'écorche un genoux, s'accroupit, regarde la mer. Se relève, tant bien que mal. Ses pieds patinent, dérapent, elle a la poitrine en feu. A nouveau, elle se blesse les mains en essayer de se rattraper, éperdue. Il faut qu'elle parte, mais son corps n'en peut plus. Elle s'écroule sur un trottoir, la respiration sifflante. 
Pendant une seconde, c'est comme si elle s'éteignait. Et pourquoi pas, finalement. Ne serait-ce pas mieux ? Ses yeux roulent dans ses orbites, à la recherche de quelque chose qu'elle ne voit pas.
Dans le noir de la nuit, une silhouette se découpe. Au-dessus d'elle, allongée sur le bitume, le Corbeau se penche vers elle. Le menton incliné de côté, il l'étudie sans un mot, et sur son visage fermé passe une onde d'agacement. Quand il se baisse, Crystal se recroqueville, les mains devant elle. 
- Ne... me... ramène pas là...bas

Tout devient nuages noirs et douleurs.


HISTOIRE A SUIVRE !

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L'histoire vous a plu ? N'hésitez pas à me laisser un petit commentaire, ça fait toujours plaisir !

Pour lire l'histoire depuis le début : 

EPISODE 1 : CRISTAL

EPISODE 2 : COSTUME

EPISODE 3 : NAVIRE - NOEUD - CORBEAU

EPISODE 4 : ESPRIT - VENTILATEUR - MONTRE - PRESSION

EPISODE 5 : CHOISIR - ACIDE

dimanche 28 août 2022

WRITIING INKTOBER EPISODE 5

Mot : CHOISIR / ACIDE

De nouveau, elle est perdue. Elle a erré pendant des heures dans la ville, sans savoir où aller. Il n'y avait jusqu'à maintenant qu'une seule destination dans son esprit : sa maison d'enfance. Une grade baraque en vieilles pierres, mangée par le lierre, tout au fond d'une allée. Crystal voulait s'y rendre, elle en avait besoin. Alors elle a marché longtemps avant de se rendre compte qu'elle ne savait pas comment.
Assise sur un banc à l'entrée d'un lotissement, elle regarde autour d'elle. Des maisons d'un étage, datant des années 70, pour la plupart, mitoyennes. A cette heure, les volets sont fermés. De la fumée s'échappe de certaines cheminées. Crystal se souvient vaguement avoir aimé cette odeur de bois brûlé. Mais maintenant, ce qui semble être l'automne ne lui procure que de l'angoisse. Ce n'est pas un crépuscule, c'est l'agonie de la lumière, la mort du jour. Le silence de la rue, c'est le souffle retenu avant le trépas. Le décor offre des couleurs délavées, et elle se fait la réflexion que c'est comme voir à travers une vitre sale. 
Posées bien à plat sur ses genoux, ses mains tremblent. Le sentiment d'être une étrangère est étouffant. Pas seulement étrangère à ce lieu, mais au moment, à l'époque. Etre à ce point en décalage qu'aucun élément autour d'elle ne lui rappelle quoi que ce soit, alors qu'elle sait y avoir vécu.
L'image de sa maison est toujours bien nette dans son esprit mais quand elle cherche à redessiner le parcours, c'est le trou noir. Elle s'agace. Il faut qu'elle rentre chez elle. Une réponse à tout ça s'y trouve forcément. Et puis, se mettre en sécurité, chez soi, est assez logique. Un sursaut d'instinct de survie. Tout rentrera dans l'ordre quand elle aura retrouvé son foyer.
Elle inspire doucement, les yeux mi-clos. Parcourir chaque rue, une par une. C'est le plan. Elle a tout son temps, et son corps bouillonne d'une nouvelle énergie. La détermination raidit sa mâchoire, soulève sa poitrine avec régularité, et pourtant, elle ne bouge pas. Une hésitation latente la retient. Et si elle ne trouvait pas les réponses espérées là-bas ?
Rester et attendre. Errer dans l'obscurité grandissante.
Action ou patience.
Crystal demeure immobile sur son banc tandis que les lampadaires rincent les alentours d'une teinte jaunâtre. Elle est seule au monde, perdue et mangée de doutes. Choisir la sécurité, son foyer ? La Crystal d'avant, qu'aurait-elle décidé ? Qui était-elle ?
- Quelle importance ?
La voix qui perce le silence la fait sursauter. D'un bond, elle s'est levée avant d'en avoir conscience. Les yeux plissés, elle fouille les ombres.
- Pourquoi te demander qui tu étais ? Comprendrais-tu ce que tu es maintenant ?
La voix détache chaque syllabe, la langue claque au palais et articule comme un lacet de cuir sur la chair. Caverneuse, impitoyable. Crystal hoquette. Qui peut ainsi déchiffrer son esprit ?
- Qui est là ? s'écrie-t-elle, et les trémolos la trahissent.
Une branche craque dans le chêne en face d'elle, derrière une haute clôture. Puis un bruissement d'aile.
- Vous voulez quoi ?
Son corps grelotte, traversé des spasmes incontrôlables de la peur. Ses muscles se contractent,  prêts à donner l'impulsion de la fuite. Mais elle ne se décide pas. Au fond, elle veut savoir. 
- Montrez-vous sinon c'est moi qui viens vous chercher !
Elle insuffle de la colère à sa voix, un peu trop aigue, mais à cette seconde, elle est convaincue d'être capable de violence. 
La réaction ne se fait pas attendre. Le rire rauque et saccadé est glaçant. C'est un homme, dissimulé dans le feuillage d'un chêne. Tout est suspendu; même le brouhaha lointain de la circulation s'est tu. Le monde les écoute. Et le poids de cette attention est si palpable qu'il pèse tout à coup sur les épaules de la jeune femme. Et quelque part, dans ce rire, elle a capté autre chose. Comme du plaisir. Un plaisir malsain, mais plaisir quand même. De l'effrayer, de la voir frémir. Elle plisse les lèvres, inspirant lentement. Les bras le long du corps, elle serre les points et baisse la tête, fixant par en-dessous le chêne qui lui fait face. Elle s'écarte d'un pas raide du banc, droit vers les branches.
- Ca vous amuse de me faire peur ? S'exclame-t-elle, soudain furieuse. Ca suffit, votre petite mise en scène. 
Le doigt pointé devant elle, les cheveux flamboyants dans la lumière du lampadaire, elle continue :
- Pointez-vous tout de suite, ou allez vous faire foutre !
Essoufflée, elle se fige, attend une réaction. Et commence à la craindre. Et si en face, l'autre se fâche et l'attaque ? Et bien soit ! songe-t-elle. Le bateau, la brume, son errance, le corbeau… tout ça ne veut rien dire, et c'est assez !
Dans les branches, ça s'agite. Du bois qui craque, qui casse, les feuilles qui remuent, fort. La seconde suivante, une ombre s'abat sur elle, et la frôle. En reculant, son pied glisse sur rebord du trottoir. Elle trébuche et tombe sur un genou, grimaçant de douleur. D'un geste instinctif, elle couvre sa tête de ses deux bras. Elle reste comme ça un instant, avant d'ouvrir les yeux. 
Un homme la toise. Debout au milieu de la rue, bras croisés, ses yeux en amande l'étudient en détail. Il ne bronche pas, son regard est noir, profond, et si intense qu'il entre en elle. Sa mâchoire palpite, comme s'il retenait une phrase assassine. Peut-être hésite-t-il entre la frapper et la mordre. Une seconde elle les jauge, tous les deux. Elle, petite et rondelette, lui immense, avec sa stature de champion d'aviron. Il ne ferait qu'une bouchée d'elle s'il décidait de l'agresser, et elle ne serait pas en mesure de se défendre longtemps. Ce soudain sentiment de faiblesse la pique et elle relève le menton. Pas question de lui montrer qu'elle a peur. D'un bond, elle se remet debout et s'écarte, leurs regards s'affrontent. 
- Ca y est, vous avez fini de jouer ? siffle-t-elle d'une voix grave.
Il expire par le nez, avec un léger rictus médisant. Quand il fait un pas vers elle, Crystal fait appel à toute sa volonté pour ne pas battre en retraite. Tout à coup, un hoquet de stupeur… L'homme a des ailes. Deux ailes au plumage noir, brillant. Et alors qu'elle intègre l'information, elles frémissent et se déploient, comme pour la narguer, lui rappeler que depuis son éveil de conscience, rien de ce que vit Crystal n'est plus normal. 
- Vous… C'est vous !... Ce corbeau !
En même temps qu'elle écarquille les yeux, elle ouvre la bouche avant de la refermer, se frotte le front du plat de la main.
- Ca ne se peut pas. Vous… le corbeau. Vous étiez…
Autour d'eux, la nuit s'est emparée de la vie, le monde a presque perdu ses couleurs. Des images remontent.
Le bateau. La corde. Le pont. L'oiseau.
- C'était vous! crie la jeune femme, au bord de la crise de nerf. C'était vous, je le sais ! C'est impossible, c'était juste un oiseau, mais… vos yeux ! Vous m'avez suivie ! Pourquoi ? 
L'air lui manque, elle suffoque. Les mots se mélangent. Le corbac, l'homme. Noirs, les yeux. La corde. Dans les nuages ? Du bateau ? Elle sent bien que plus rien n'a de sens, tout s'imbrique et tourne et ses idées se fondent en un kaléidoscope de questions et de morceaux de souvenirs sans se fixer. Ses genoux tremblent, elle penche la tête entre ses jambes écartées, les mains sur les genoux. Respirer à grandes goulées lui brûlent l'intérieur, elle hyperventile à chaque fois qu'elle le voit, toujours bras croisés. Avec son rictus médisant.
- Vous êtes qui, merde ! hurle-t-elle à pleins poumons. Arrêtez de me regarder comme ça ! REPONDEZ-MOI !
Les larmes noient ses yeux, sa gorge est si nouée qu'elle émet un sifflement rauque. La jeune femme se laisse tomber sur le goudron, pleurant comme l'enfant qu'elle fût sûrement un jour. Ecrasée par une marée sourde de solitude et d'incompréhension, elle piétine soudain en apercevant l'homme esquisser un pas vers elle.  Lourdement, ses jambes patinent, une décharge électrique la pousse en avant, et pédalant du bout des doigts pour maintenir son équilibre, elle part en courant, éperdue. Aussi vite que le poids de son corps endolori le lui permet. 
Autour d'elle défilent des fenêtres, totems iridescents flottant dans la nuit. Le monde a repris sa course et c'est elle qui s'enlise. Elle aperçoit des gens, bouger, discuter, rire. La vie. Savent-ils qu'elle est là ? Peuvent-ils deviner qu'au-dehors un homme-corbeau au regard acide traque, probablement né sur un navire fantôme ?
Elle s'arrête près du portail d'une petite baraque, à bout de souffle. La sécurité à l'intérieur, la chaleur. Aux aguets, éperdue, elle fouille les ombres, terrifiée à l'idée de voir le Corbeau la surprendre, désespérée par ce décalage avec ce qu'elle voit à travers ces fenêtres. Des gouttes de sueur glacée dégoulinent le long de ses tempes, des petits cheveux collent à son front et sur sa nuque. Le maillot blanc qu'elle porte encore sous son survêtement rouge est humide, plaqué contre elle, et elle tremble de froid. Loin au-dessus, les étoiles découpent la toile de milliards de minuscules trous étincelants. A force de les observer monte en elle le besoin infini et douloureux de rentrer chez elle. Mais remuer ses pensées, fouiller le peu d'images qui défilent sous son crâne est vain. Elle grogne, c'est sur le bout de sa langue, presque là. Une maison, du vert. Un arbre à l'entrée. Un olivier, abritant une terrasse, grand et large, qu'on devine dissimulé derrière une haute haie de lauriers-amande. Des volets verts. Mais pas de route.
Toujours penchée en avant, les mains sur les cuisses, Crystal respire doucement, la tête basse. Lentement, elle la relève, expirant à fond. Ne pas paniquer.
Dans l'habitation d'en face, une dame range des aliments dans son réfrigérateur. Elle discute, sans qu'on puisse voir son interlocuteur. Un geste banal, qui fait monter d'un cran sa frustration. 
Il y a un enfant, un petit garçon, à l'étage, qui ouvre la fenêtre. Se penchant un peu trop sur le rebord, il abaisse un par un les deux taquets qui retiennent les volets pour les fermer. On peut entendre de la musique en fond, puis une voix monter : "Maxime ! Dépêche-toi de fermer ! Tu fais rentrer les moustiques !". Le garçon a rabattu un des volets, bloque son geste et penche la tête de côté. Il est soudain immobile. Une seconde, Crystal retient son souffle, certaine que le temps s'est à nouveau figé. 
Mais, pour lui donner tort, la voix reprend : 
- Maxime ! Je t'ai dit de fermer !
L'enfant écarquille les yeux, et respire de plus en plus fort. Sa poitrine se soulève de plus en plus vite. Il l'a vue. C'est Crystal, qu'il fixe d'un air horrifié. 
- Maxime ! Oh ! Tu m'écoutes ?
Crystal est intriguée par cet échange de regards, cette peur puissante qui semble pétrifier le gamin à sa fenêtre. Ainsi, il l'a voit. Elle est bien là, dans la réalité. Tout ça n'est pas un songe. Sa silhouette se dessine dans le halo jaune du lampadaire, tandis qu'elle s'approche. Il sursaute, et la bouche de l'enfant s'ouvre sur un cri silencieux, un OH d'effroi. Crystal lui sourit, lui fait un signe de la main, pour le rassurer. Il hurle. De toutes ses forces, longtemps, sans lâcher le volet. Son cri vrille la nuit. Des lumières s'allument aux autres fenêtres de la maison. Deux mains saisissent l'enfant et le retourne? Une adolescente lui intime de se calmer, l'entoure de ses bras, tout en jetant dehors un œil inquiet. 
- Il y a un monstre ! hurle le gamin. Un monstre dehors ! A contrejour, on ne voit que son doigt, au bout d'une main crispée, pointée vers l'extérieur. Il est hystérique.
- Arrête de crier comme un débile ! Dis-moi ce que tu as vu !
- Un monstre, je te dis !
- N'importe quoi, ça n'existe pas ! 
- Si ! Je te jure ! Elle m'a regardé longtemps !
Maintenant, il pleure, et malgré son incrédulité, sa sœur doit bien avouer que sa réaction n'est pas juste un caprice.
- Ferme ! Ferme, elle va rentrer ! Faut pas que le monstre vienne dans la maison !
La fille apparaît en ombre chinoise. Evidemment, le lampadaire n'éclaire que des papillons de nuit qui jouent dans le faisceau. Quelque part dans le lotissement, un chien aboie, un scooter remonte la rue.
- Tu as failli rameuter tout le quartier, soupire-t-elle avant de fermer le battant de bois.
Dans l'ombre des bosquets, Crystal pousse un long soupir. La découvrir sous la lumière a rendu ce pauvre petit garçon éperdu de terreur. Il l'a traitée de monstre. Elle est tremblante. Les jambes en coton, elle s'enfuit, longeant les murs pour ne plus être vue.


HISTOIRE A SUIVRE !

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Pour lire l'histoire depuis le début : 

EPISODE 1 : CRISTAL

EPISODE 2 : COSTUME

EPISODE 3-4-5 : NAVIRE - NOEUD - CORBEAU

EPISODE 6-7-8-9 : ESPRIT - VENTILATEUR - MONTRE - PRESSION

EPISODE 10-11 : CHOISIR - ACIDE

 



dimanche 14 novembre 2021

INKTOBER 2021 - NANOWRIMO / SUITE

Episode 4

 Liste de mots INKTOBER : esprit - montre - ventilateur - pression  

Il lui semble qu'elle flotte mais il n'y a pas d'eau. Une sensation étrange, pas désagréable, mais qui la plonge dans un profond désarroi. Son corps est ankylosé et en même temps, il lui est comme étranger. Détaché de son esprit. Se voit-elle d'un autre point de vue ? A peine se pose-t-elle la question que l'impression de dissociation s'évapore. La lumière autour d'elle faiblit, reprend rapidement un éclat supportable. Ses yeux font la mise au point. Un ciel bas et gris-noir, lourd ; une grande étendue de rien à perte de vue, et derrière elle, la mer déchaînée. Un instant, il a disparu, et au fond d'elle son coeur est une balle rebondissante qui cogne à tout rompre. Mais au gré des vagues au large, on peut l'apercevoir, si tant est qu'on le cherche vraiment. Là-bas dans la brume, insolent et fier, flotte le vaisseau de bois et de voiles. Sombre, et le mât décharné, il pourrait couler à chaque seconde. Et pourtant, à chaque creux, il pique du nez avant de redresser, lourdement. C'est une évidence. Le navire a essuyé bien des tempêtes. Il ne s'en laissera pas conter. Elle songe que des mystères sommeillent dans ses cales, qu'elle veut découvrir. Elle y retournera, se promet-elle. Lui, il l'attendra. Qu'elle le veuille ou non. Fantôme des pluies sombres, ombre dans les vagues, le navire sera là, aussi sûr que le soleil se couche. Pour lui donner raison, un cri rauque perce les nuages. L'expression "glacer le sang" lui revient en mémoire. L'oiseau noir vole en cercles au-dessus d'elle et quand elle lève le menton, elle sait, avec une certitude viscérale, qu'il la nargue. Il l'a suivie jusqu'à la plage. Peut-être l'y a-t-il déposée ? Pour qu'elle ne soit pas mouillée et qu'elle n'ait aucun souvenir de la traversée, ça doit être l'explication la plus rationnelle. 

Un coup d'oeil autour d'elle à nouveau. Pour répondre à l'horizon, une ligne de baraques font face à la mer, séparés du sable par un muret. A gauche, du sable encore, sur plusieurs kilomètres. A droite, la plage s'achève en anse, découpée par une imposante digue. Un sentier doit probablement épouser la courbe des falaises, avant de bifurquer et se perdre sur l'autre versant. Derrière les baraques qui longent la mer, des reliefs recouverts de maquis grimpent à l'assaut d'une colline mangée d'arbres nus. En plein été, le paysage doit être doux et verdoyant. Mais aujourd'hui, perdu dans une poudre ouatée, on lui a aspiré toutes les couleurs, on a dévoré tout soupçon de vie. Rien d'autre que ce corbeau ne semble autorisé à s'aventurer dans ce décor. Les rafales de vent fouettent les arbustes en pots, soulèvent d'épaisses volutes de sable. C'est comme si on avait braqué un immense ventilateur sur une minuscule maquette de village, pour fabriquer une tornade miniature. Il ne manque que les figurants, accrochés à des poteaux, presque arrachés au sol pour finir loin de chez eux.

Elle a froid, immobile. Quand l'eau vient lui lécher les pieds, elle sursaute. Prend en même temps conscience d'elle-même. Son corps, si glacial sur le bateau, a repris vie, animé de tremblements. Et elle n'a pas de chaussures. Sans pouvoir se souvenir de ce qu'elle portait avant, elle sait que sa tenue est différente. Un jogging rouge, qui lui rappelle vaguement quelque chose. Elle se palpe, cherche un indice dans ses poches, mais rien. Les bras le long du corps, elle reste plantée sous la pluie, indécise. Un mouvement attire son attention. Persuadée qu'il s'agit du corbeau, elle se décale sur sa droite. Pourquoi la persécute-t-il ? Il est évident que ce n'est pas un simple piaf ! Mais ce n'est qu'un amas d'algues emporté par le vent. Aucun corbeau dans les environs. Pas même une mouette. Le temps est trop agressif.

Et il presse, pense-t-elle soudain. Elle ignore comment elle est parvenue ici, et pourquoi. Mais d'une certaine façon, elle sent qu'elle a quelque chose à faire. Et tout à coup, c'est une course contre la montre. Pour répondre à l'urgence,  l'angoisse monte au fond de sa gorge., son coeur se transforme en une enclume. Elle fait trois pas devant elle, ne sachant pas où aller. Mais marcher sans but lui évitera cet insupportable immobilisme. Le sable mouillé s'enfonce sous ses pieds, et ralentissent son mouvement. Au moment où elle voudrait courir, elle s'enlise. Veut-on la retenir ? Elle perd patience. L'inertie, et l'acceptance passive, ça suffit. Elle veut des réponses. Elle veut s'élancer et tout affronter. Dans un coin de sa tête, le tic-tac d'une horloge déverse ses minutes implacables et la rend fébrile.

Elle ne l'avait pas vu, mais soudain, il surgit à quelques mètres devant elle. Sorti de nulle part, l'homme est figé et la scrute d'un air ahuri. Il la détaille l'étudie comme si elle était une bête monstrueuse, et sûrement est-ce le cas. Il la terrifie à son tour, et ils s'entreregardent un instant. Au-dessus d'eux, le tonnerre perce le ciel, le fait vibrer. Derrière elle, la mer déchaîne toute sa colère, se fracasse sur un rivage dévasté.

Ces yeux verts. Soudain, ils parlent. Ils racontent une histoire ; la sienne. Elle s'y accroche, de toutes ses forces. Elle s'approche de l'homme, sans prendre attention à son crâne dégarni, sa petite stature, ses vêtements détrempés. Il n'y a que ses yeux, si verts, qui racontent. Dieu ce qu'ils racontent ! Ca lui fait mal. A lui. Elle le sent, mais elle ne peut arrêter. Si proche maintenant, elle pose ses mains sur les bras décharnés de l'autre, dont les dents claquent fort. Elle serre, de toutes ses forces, le serre comme un fruit dont on extrait le jus. Le poids des images qui inonde son esprit manque de l'anéantir. Un son vrille ses tympans, de plus en plus fort, jusqu'à devenir presque palpable. Ce son qui habille le décor, le drape d'une terreur sourde, c'est sa voix. C'est elle qui hurle à s'en déchirer les cordes vocales. Aussi incapable de s'arrêter qu'elle l'était de les utiliser auparavant, elle lâche l'homme pour se plaquer les mains sur la bouche. Il tombe sur le sable. Les vagues viennent grignoter ses jambes, soulève ses mains inertes. Ses yeux verts sont éteints, ses lèvres entrouvertes. Avant qu'il ne roule le visage dans une flaque, elle les fixent une dernière fois.

Il est mort.

Elle aussi, elle tombe, à genoux dans l'eau. Affolée, elle ne peut se détacher de l'homme qu'elle a reconnu. Il a été le premier à l'embrasser. 

Etienne. Il s'appelait Etienne.

Tandis que le souvenir lui revient, un second plus profond jaillit à son tour.

- Je m'appelle Cristal, souffle-t-elle alors. Et c'est la première fois qu'elle entend vraiment le son de sa propre voix.

Un sentiment étrange la submerge. Elle sait qui elle est, et reviennent soudain sa conscience d'elle-même et de son corps. De son existence. Elle s'ancre aussitôt en elle, se récupère toute entière dans son nom. Elle se relève, dézippe sa veste rouge et se redressant de toute sa taille, elle fouille les cieux orageux.

- A nous deux maintenant ! s'exclame-t-elle avec défiance.



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HISTOIRE A SUIVRE !

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dimanche 24 octobre 2021

WRITING INKTOBER - "NAVIRE"/"Noeud"/"CORBEAU"

 Il fait froid. Elle est glacée. Depuis une éternité, son corps tout entier est dévoré par l'humidité, sans qu'elle puisse bouger. Ce n'est pas faute d'essayer, mais elle a eu beau se concentrer, faire appel à toute sa volonté, ses muscles n'ont pas répondu. Même ses yeux refusent de s'ouvrir. Et tout ce qu'elle peut faire, c'est tendre l'oreille, étudier le moindre son qui pourrait trahir l'endroit où elle se trouve.

Mais son immobilité, aussi insupportable soit-elle, ne lui fait pas peur. Pas d'explication à ça, simplement une idée qui suit son cours, dont elle aura le fin mot bientôt. Alors elle attend, chaque parcelle de sa peau devenant marbre, ses lèvres scellées; elle attend l'instant où elle se sentira libérée. Il viendra, cela ne se peut autrement.

Une autre éternité s'écoule, qui ne change rien à son état, et soudain elle songe que peut-être, son corps gelé, pétrifié, est condamné à dormir ainsi sans fin. Il n'y a pas eu de début, elle ne se souvient pas de l'événement qui l'a amenée à giser ici. Elle ne se souvient d'ailleurs de rien du tout. Qui est-elle, se demande-t-elle soudain. Comment savoir, si elle ne se connaît pas elle-même, si tout ça n'est pas une illusion ? Un châtiment, peut-être ? Cette immobilité, ce silence comme sous un linceul... Elle inspire profondément, sa poitrine ne bouge pas. La panique l'envahit. Rester allongée sans but, immobile avec pour seule occupation sa terreur à raisonner ? Ca ne se peut pas. Le noir se met à peser lourd, il la hérisse. Au creux de ses côtes grandit une colère brute, ses mâchoires serrées retiennent le cri de frustration qu'elle voudrait expulser.

Ca ne se peut pas ! 

Ne pas savoir, ne pas comprendre, et ne pas pouvoir demander, elle ne le supporte plus. Dans sa tête, c'est la tempête. Et tout à coup, un bruit. Sourd, violent. Puis de nouveau le silence. Elle reste à attendre. 

Un bruit. Quelque chose qui remue. De l'eau ? Elle prend soudain conscience d'un mouvement autour d'elle. Comme si on la berçait. Un autre son, plus fort à côté d'elle. Régulier... Des vagues ?

Elle retient son souffle, elle le sent au fond de sa gorge. Elle le relâche doucement, c'est ténu mais elle entend son propre gémissement. Ca y est, son corps se réveille. Lentement, alors qu'un à un, des éléments viennent à elle et lui indiquent où elle se trouve, ses pieds remuent. Puis ses doigts qui s'agitent. Il n'est plus temps de se poser des questions, toute son attention est tournée vers le contrôle de son corps. Quand enfin elle parvient à se redresser, elle n'a pas encore ouvert les yeux. Elle sait qu'elle pourrait. Bien que frigorifiée, elle sent l'énergie, l'effervescence qui anime chacune de ses cellules. Mais elle ignore si elle sera capable d'affronter ce que ses yeux vont découvrir. Elle compte dans sa tête, puis décide de se jeter dans le vide.

Ce n'est qu'une simple cabine, minuscule, entièrement en bois, avec un hublot. Une lumière chiche éclaire à peine la pièce, et la couchette sur laquelle elle était allongée. Il faut se lever. Tout à coup, elle est claustrophobe, elle a un besoin vital de quitter cet endroit. Elle s'est redressée si vite qu'elle a le tournis. Debout devant la porte, elle hésite. Et si c'était fermé ? Peut-elle casser le battant à la simple force de son épaule ?Avant tout, elle retourne vers le hublot. Mais la vue ne lui offre guère de réponse. A l'extérieur, un brouillard blanc a mangé l'horizon, écrase même les vagues qui s'élancent contre la coque. Et dans la cabine, l'humidité monte d'un cran, colle ses petits cheveux dans sa nuque. Sortir.

Elle saisit la poignée à deux mains, la tourne. La porte en bois grince, elle s'ouvre sur ses gonds, et c'est tout. Fin du suspense. Elle respire doucement. Une nouvelle étape : traverser le couloir sombre, retrouver l'air libre. Ce n'est pas si simple. Les murs remuent, ils se replient sur eux-mêmes, puis se dilatent. On peut apercevoir un escalier tout au fond mais comment l'atteindre s'il s'éloigne sans arrêt ?

Un rêve de fou, voilà ce qu'elle est en train de vivre. Et pourtant elle n'est pas incrédule. Quelque part, elle assimile l'improbable, et choisit de le vivre, pour avancer. Au premier pas dans le couloir, elle est projetée contre une paroi. Ce n'est qu'un chuchotement, à peine audible mais à la seconde où elle se redresse et se campe sur ses deux jambes, un chant s'élève. Rien de terrifiant, pas de tambours sacrificiels, comme l'idée lui a traversé l'esprit. Juste des voix de femmes qui chantent en choeur. "Can you release me ? Release me ?... Come on baby, come on baby, you knew it was time to just let go"...

Elle est figée... Cette chanson, elle la connaît. Elle avance d'un pas.

"'Cause we want to be free
But somehow it's just not that easy"
Le son se fait plus fort, en même temps que le rythme. Les choeurs chantent, et elle marche.

"Come on Darlin', hear me darlin'
'Cause you're a waste of time for me"

Le plancher couine, tangue et elle valdingue contre un autre porte à sa droite. Elle s'ouvre. C'est un champ de tournesols qu'elle découvre, à la place d'un intérieur de cabine. Stupeur. Surtout qu'au loin, sur une petite route qui se dessine, une voiture roule vers elle.

"I' trying to make you see
That baby you've got to release me
Release me, release me"

Une seconde à regarder ce décor, si réel, interloquée. Sa curiosité la démange, il faudrait comprendre ce qu'elle voit. Mais elle referme la  porte. D'autres énigmes l'attendent déjà.
"I'm going back to you anymore
Finally my weakened heart is healing though very slow"

Appuyée dos contre le panneau de bois, elle qui avait lutté pour ouvrir les yeux, les ferme. Ce sera peut-être trop pour elle. A cet instant, son corps supporte le froid, l'humidité, il parvient presque à s'adapter au roulis agressif de l'eau sur la coque. Mais son esprit, lui, pourrait bien faire une overdose. Elle doit sortir d'ici, ce couloir la rend nerveuse. Quand elle tourne la tête pour aviser l'escalier, elle réalise qu'elle est juste à côté. Il lui suffit de mettre le pied sur la première marche. Elle grimpe, aussi vite qu'elle le peut en se retenant à la corde qui sert de rembarde. Encore une porte, qu'elle enfonce avec détermination et colère.

"So stop coming around my door
'Cause you're not gonna find
What you're looking for
Release me"

La lumière l'éblouit une seconde, qu'elle passe le visage entre les mains. Elle a dérapé sur le plancher et a atterri sur les genoux. La brise soulève des mèches de cheveux roux, vient fouetter ses joues à travers ses doigts.

La proue pique vers l'avant, tranche les vagues en milliers d'éclaboussures grondantes. Toute la coque grince et se rebiffe. L'eau vient tremper le pont, les voiles claquent au-dessus de sa tête. Des cris la tirent de sa contemplation hallucinée. Elle est sur un bateau. Un de ces vieux navires de pirates qu'elle avait vus au port, lorsqu'elle était enfant.
Elle marque un temps d'arrêt. Le souvenir a jailli d'un coin de se mémoire, sans prévenir, avant de s'évaporer, la laissant essoufflée avec un doute. N'est-ce pas le même navire qu'à l'époque 
D'autres cris. Elle se relève. Il y a un homme à la barre, et un deuxième à côté du premier. Concentrés sur un point droit devant eux, ils ne lui prêtent aucune attention. Maintenant qu'elle détaille les alentours, elle voit d'autres personnes s'affairer. Il y a des gens avec des jumelles, appuyées sur le large rebord. Ils ont l'air de beaucoup s'amuser. D'autres jouent avec une sorte de bâton qu'ils se lancent. Quelques secondes lui suffisent à conclure que ce jeu n'a ni queue ni tête. D'autant que les participants discutent en même temps, et rien n'est logique.
"- Tu as pied ? Demande l'un d'eux aux trois autres, sans s'adresser à quelqu'un en particulier.
- Parce que pour jouer, tu as besoin de tes papiers ? Répond un second en attrapant le bâton.
- Ah ! Et il faut un pied ?
- Ca dépend, surtout des jours en i !"
Elle observe les quatre personnes, le nez froncé. Et soudain, elle réalise qu'elle ne saisit pas les détails. Homme ? Femme ? C'est comme si elle ne les distinguait pas vraiment dans la brume, et pourtant elle les voit bien net. Dès qu'elle essaie de regarder leurs visages, leurs traits deviennent comme flous. C'est pareil avec les marins à la barre. Pareil avec les gens aux jumelles.
"- Tu as amené la barque ?
- C'était pas écrit dans l'avis d'imposition ! 
- Ah donc elle est venue à genoux ?
- Oui et d'ailleurs, je fais du 38 !"
Elle a la nausée, soudain. Du fond de sa mémoire lui remonte cette sensation de folie douce ressentie à la lecture d'Alice au Pays des Merveilles. La seule personne saine d'esprit entourée de fous furieux.  Elle cherche autour d'elle. Tout est décousu, mais il doit bien y avoir une échappatoire. Une sortie de secours avant d'être abordée par l'un d'eux. Une barque, n'importe quoi pour sortir de cette brume opaque qui borde le navire et absorbe les bruits. Le monde est restreint à cette coque sombre.
Le désespoir la gagnerait presque, mais à nouveau c'est sa curiosité qui prend le dessus. Dans un coin, non loin de l'escalier d'où elle est montée, un énorme tas de corde se dévide nonchalamment. La corde, noire et épaisse, nouée tous les mètres se déroule par un trou dans le ponton. Elle est tendue derrière le bateau, entraînée dans son sillage.

Elle se penche au-dessus du garde-corps et scrute la surface. Elle aperçoit la grosse corde, imperturbable dans les remous. Mais à quoi sert-elle ? Et pourquoi est-elle nouée ? Elle ressemble à celles qu'on trouve dans les gymnases. Une image s'impose à elle, d'elle essayant d'y grimper sans succès, avant de conclure qu'elle n'est pas sportive. Le souvenir se mélange une minute à la réalité, tout se confond, elle sent l'odeur du gymnase, transpiration, cuir, produits de nettoyage. Puis tout se remet en place. A côté d'elle, un homme l'observe. Le dos contre le rebord, bras croisés, ses yeux noirs la dévisagent, et lui, elle le voit clairement. Il est le seul qu'elle voit vraiment et ça la terrifie. Il est immense, tout en noir, musclé. Drapé dans une colère froide. C'est soudain comme s'il projetait toute son essence vers elle, comme s'il pouvait l'écraser sans même la toucher. Il pourrait l'absorber toute entière. Elle lutte pour ne pas le formuler mais son inconscient aime cette sensation. Elle a peur, autant que ça l'excite d'être entièrement à lui. Quelque chose lui souffle que c'est déjà arrivé. Que ça arrivera encore.
Elle recule, essoufflée. Lui n'a pas bougé. Même les mouvements du bateau ne l'imprègnent pas. Il la fixe. Elle ne sait plus si elle doit fuir ou attendre quelque chose de lui.
Quand elle perçoit dans la haute stature un frisson, une crispation dans sa mâchoire, alors qu'il s'apprête à parler, son coeur à elle reçoit une violente décharge d'adrénaline. Elle ne veut pas savoir ce qu'il a à dire. Ses pieds amorcent un recul avant même qu'elle n'ait décidé quoi que ce soit. Son instinct la guide, elle ne lutte pas. Il lui faut quitter le navire, ou elle deviendra folle à lier.
Sa main saisit la corde à noeuds tandis que son corps passe par-dessus bord. Elle est entraînée dans la chute de la corde et ferme les yeux avant d'être plongée dans les eaux glacées.
La dernière image qui s'imprime au fond de son esprit, c'est cet immense corbeau aux reflets bleu, qui tournoie loin au-dessus d'elle.

Il fait froid...



HISTOIRE A SUIVRE

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WRITING INKTOBER - "COSTUME"

 COSTUME...


Il pleut. A croire qu'il n'existe qu'un seul événement climatique au-dessus de ce fichu pays ! Pluie, pluie, et re pluie. Tout l'été. Etienne détestait ça. A chaque fois, il râlait sans discontinuer, vouant aux nuages gris et au tonnerre une rancœur tenace. Comme si le temps jouait avec ses nerfs, il prenait les jours de pluie pour une attaque personnelle. Une intention délibérée de l'emmerder.

Aujourd'hui ne déroge pas à la règle. Sauf qu'Etienne ne se plaint pas. Etienne ne dit rien. Plus un mot. Et rien que ça, putain, ça me fait mal. A chaque fois que le tonnerre gronde, j'attends. J'attends que sa voix flingue le silence, rauque, pour grogner un truc du genre "Et allez ! Vas-y que ça tonne ! Comme par hasard quand je suis en vélo !". Un sourire me pousse, d'un coup, que je n'avais pas senti arriver. Ca m'aurait fait marrer qu'il dise ça. C'est vrai qu'il n'avait pas de bol, Etienne. Toujours des galères, des soucis. Rarement graves, même s'il en a eu son lit, comme tout le monde. Mais des emmerdes, en escadrilles. Et quand il les racontait, il avait ce talent pour me crever de rire. Pas que je me moquais - il en cumulait quand même des bien bonnes !-, mais il faut dire que la quantité avait quelque chose de loufoque. Lui, ça l'horripilait à le rendre fou en fin de journée, mais vu de ma fenêtre, ce type racontait sa vie comme un sketch. Pour ça, je l'aimais un peu plus. Bon, je compatissais aussi ; il répétait toujours qu'avec lui, tout ce qui aurait dû être simple, était pour lui un combat. Je lui répondais qu'il exagérait. Mais ça, c'était avant de le voir éviter de passer sous une échelle par superstition, et se prendre la truelle de l'ouvrier au-dessus de lui. Vraiment, c'est pas de pot. Ce qui le rendait surprenant, c'est que malgré la conscience d'avoir la poisse, il ne lâchait jamais l'affaire. Ca l'énervait, mais il n'abandonnait pas. Et quelque part au fond, ça le faisait aussi un peu marrer.

Pour ça, Etienne, c'était un drôle de bonhomme. Têtu !

C'est pas faute de lui avoir dit que la plage en novembre, c'était une idée à la con. Il y tenait. Et comme de bien entendu, la pluie s'est invitée à la fête.

Comme aujourd'hui, et j'ai beau mettre les mains dans les poches et m'abriter sous les arbres, je suis moite. Je déteste cette sensation. J'ai l'impression de mijoter dans mon jus, comme dirait Etienne. Si seulement il pouvait le dire lui-même. 

J'ai ce tremblement dans la poitrine. Ca fait quatre jours qu'il ne me quitte pas. C'est difficile à supporter, alors je m'appuie sur le sternum en expirant profondément. Ma femme me répète que c'est mon ulcère qui fait son grand retour. Elle est gentille mais des fois, elle est un peu tarte. Un ulcère ? Alors un ulcère qui s'appelle Etienne, ma douce.

Je pousse un long soupir, les yeux au ciel. Une brusque seconde, c'est la colère qui roule sous les  nuages. 

Etienne.

On l'a retrouvé au bord de l'eau, après l'orage. Recroquevillé sur le sable, trempé jusqu'à l'os, le visage enfoui dans une flaque d'eau. Crise cardiaque. Foudroyante. Une seule flaque sur toute la foutue plage, et il a fallu qu'il tombe la gueule dedans. Le con. Le doc a dit qu'il était mort avant de toucher le sol. Mais quand même, par principe. Cette histoire de flaque, ça m'a foutu en l'air. C'est trop moche. Jusqu'au bout, l'Univers se sera acharné sur lui. Ca fait quatre jours que j'essaie de piger pourquoi. Des pourritures, j'en ai croisé des tas. Mariés, avec des petites nanas chouettes, des gosses qui en avaient dans le crâne, une vie facile. Etienne, lui, c'était vraiment un type bien. Blagueur, festif, volubile. J'ai jamais eu besoin de lui demander, il m'a toujours aidé comme si ça coulait de source. Tout le monde le savait, si on avait une galère, fallait appeler Etienne. Il disait jamais non.

Lui, il était célibataire. Il était pas vilain pourtant. Mais il nous ramenait toujours des énergumènes ! Une prof de yoga versée dans la sorcellerie féministe, une barmaid ex-alcoolique, une tatoueuse avec trois gosses de pères différents... celle-là, elle lui a vidé son appartement. Bref, vous voyez le tableau ? Est-ce qu'il méritait tout ça ? C'était quoi, le plan ?

J'ai jamais cru en Dieu. Etienne, il m'a fait douter une paire de fois. Quelque part, je devais espérer que quelqu'un finirait par l'aider. Mais il y a eu cette flaque. Alors ce quelqu'un, je lui botterai volontiers le cul. 

Les autres me regardent. En même temps, je dois faire une drôle de tête. Ils pleurent, et moi je bous d'une colère inutile. Putain. Etienne. Putain de pluie. Putain de flaque. Putain de vie.

La voiture traverse l'allée, la remonte jusqu'à nous. Je ne bouge pas de sous mon arbre. De toute façon, je ne peux pas m'approcher plus. Il y a une petite foule compacte autour du caveau. De la famille, des voisins, d'anciens collègues de bureau, ses copains du club, des clients, et toute sa bande de potes du centre aéré... les nôtres en fait. Puisque c'est là-bas qu'on s'est tous rencontrés. Pour une fois, on est tous là, rien que pour lui. Une belle brochette de couillons, les yeux tout rouges. On a sorti le costume des grands jours, rien que pour lui. Imbibés de pluie, la tête baissée, à renifler comme des cons.

Lui, il est parti. Sans dire au revoir.

J'irai bien, moi, lui dire au revoir, ça fait quatre jours que j'attends, depuis le coup de téléphone. Mais avant ça, je voulais comprendre ce qu'il foutait sur cette plage, en plein déluge. En cherchant des photos de lui pour les mettre au Mur des Souvenirs, j'en ai trouvé de l'Etienne de 17 ans, en slip de bain sur les rochers. Je crois que c'est la seule fois où il a vu la mer. Je me souviens vaguement qu'il avait manqué de se noyer, disparu dans les criques. On lui avait mis la main dessus quelques heures plus tard, quand il était rentré du camping du centre aéré. Depuis, la mer, c'était un sujet presque tabou. Autant dire que trente ans à l'éviter, et décider d'y partir une semaine en vacances, c'était assez surprenant de sa part. 

En suivant le cercueil des yeux, mes réflexions s'assèchent d'un coup. Les gens se sont encore resserrés sous la pluie, plus par besoin de lien que pour lutter contre le froid. Je suis tellement mouillé que mon costume me colle au cul. "J'ai le papier qui colle au bonbon !", comme dirait Etienne.

J'ai pas pu m'empêcher de le dire à voix haute. Faut croire que je ne suis pas le seul. Dans le silence chagrin, ma voix a percé et autour de moi, les copains pouffent. Ils se marrent comme des baleines sous les parapluies, à suivre une boîte en bois qui va finir au fond d'un trou. On a tous l'air malin, trempés jusqu'au slip. Sacré Etienne, ce qu'on aurait pas fait, juste pour lui !



HISTOIRE A SUIVRE !

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